Grève des trains: Pourquoi les mouvements sociaux se multiplient en Allemagne

EMPLOI En 2014, 154.745 jours de travail ont été perdus à cause des grèves, selon l’Agence fédérale allemande pour l’emploi, un nombre en hausse constante depuis 2010...

Laure Cometti
Des trains à l'arrêt en gare de Francfort, le 5 mai 2015, au deuxième jour de la grève des conducteurs de train allemands qui doit durer une semaine.
Des trains à l'arrêt en gare de Francfort, le 5 mai 2015, au deuxième jour de la grève des conducteurs de train allemands qui doit durer une semaine. — Michael Probst/AP/SIPA

C’est la plus longue grève des chemins de fer que l’Allemagne ait jamais connue. Depuis l’été 2014, le syndicat des conducteurs de train GDL se livre à un bras de fer avec la direction de la compagnie ferroviaire Deutsche Bahn. Il s'est mis en grève pour une semaine depuis ce lundi. Quelles sont les raisons de ce conflit et en quoi est-il symptomatique d’un malaise qui s’étend au monde du travail allemand?

La grève à la Deutsche Banh

Dès lundi, le trafic de fret était réduit de moitié. Mardi, le mouvement s’est étendu au transport de passagers: environ deux tiers des liaisons grande ligne et un tiers des liaisons régionales étaient annulées.

Cette semaine de mouvement syndical pourrait coûter 500 millions d'euros à l'économie allemande selon la Fédération des chambres d'industrie et de commerce DIHK.

Les revendications du syndicat des conducteurs de train

GDL, qui représente 10% des 196.000 salariés de la Deutsche Bahn, exige une hausse des salaires de 5% et une réduction du temps de travail hebdomadaire, de 39 à 37 heures. Le nœud du conflit reste la question de la représentativité syndicale: GDL veut négocier des accords salariaux pour d’autres catégories de personnel que les conducteurs. La direction s'y oppose, et les discussions sont bloquées depuis des mois.

Un mouvement loin d’être isolé 

Cette grève est la énième d’une série de mouvements de protestation dans le secteur des services. Depuis avril 2014, les pilotes de Lufthansa affrontaient la direction sur la question des retraites, avant de mettre un terme à leur grève après le crash du vol Germanwings.

Le service postal (Deutsche Post), les crèches et les jardins d’enfants sont également concernés.

En 2014, 154.745 jours de travail ont été perdus à cause des grèves, selon l’Agence fédérale pour l’emploi , un nombre en hausse constante depuis 2010.

Nombre de jours de travail perdus lors de grèves en Allemagne, de 1993 à 2014 (source: Bundesagentur für Arbeit) - © Bundesagentur für Arbeit

Pourquoi les grèves se multiplient-elles?

Depuis la tertiarisation de l'économie allemande dans les années 1990, des disparités importantes existent entre le secteur industriel et celui des services. «Dans le secteur tertiaire, les conventions collectives salariales sont moins protectives que dans l’industrie et le service public», relève Christophe Blot, économiste à l’OFCE. Concrètement, les salaires sont plus bas et les conditions de travail moins avantageuses. Ces écarts sont d'ailleurs plus importants en Allemagne qu’en France, note l’économiste.

Si les grèves se multiplient outre-Rhin, c’est aussi parce que les syndicats ont le droit de se concurrencer pour négocier avec l’employeur depuis 2010. Auparavant, il n’y avait qu’un accord par catégorie de personnel et par entreprise. Or «le mouvement syndical est plus divisé que jamais, surtout dans les services», note le sociologue allemand Berthold Vogel.

«Depuis le milieu des années 1990, les travailleurs du secteur tertiaire ont consenti à toucher des salaires plus faibles que dans l’industrie et ils estiment qu’il est temps de toucher le fruit de leurs efforts», abonde Christophe Blot, qui ajoute que le contexte macroéconomique permet de faire émerger les revendications: la croissance est revenue après la crise de 2008 et le chômage est au plus bas.

Le salaire minimum adopté cette année peut-il apaiser la situation ?

Le sociologue Berthold Vogel en doute. Pour lui ces grèves sont avant tout l’expression des inquiétudes d’une classe moyenne «vulnérable». «Les membres du GDL et les employés des garderies veulent être entendus. Ils produisent des services publics, mais leurs revenus sont faibles et leurs conditions de travail sont mauvaises. L’Allemagne est un pays prospère et ils ont le sentiment d’avoir été abandonnés», estime le chercheur.