Arabie saoudite: «Ce remaniement, c’est la reprise en main du pouvoir par un clan»

INTERVIEW L'expert du Moyen-Orient David Rigoulet-Roze décrypte le remaniement important que vient de connaître le pouvoir saoudien...

Propos recueillis par Nicolas Bégasse

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Discussion en mai 2012 entre le futur roi Salmane et son fils devenu vice-prince héritier le 29 avril 2015.
Discussion en mai 2012 entre le futur roi Salmane et son fils devenu vice-prince héritier le 29 avril 2015. — Hassan Ammar/AP/SIPA

Trois mois après son accession au trône saoudien, le nouveau roi Salmane a nommé ce mercredi son neveu Mohammed ben Nayef, 55 ans, héritier du trône à la place de son demi-frère, Moqren, 69 ans, et propulsé l'un de ses fils second dans l'ordre de succession dans le cadre d'un vaste remaniement. Quelle lecture donner à ce gros chamboulement à la tête du premier exportateur mondial de pétrole? 20 Minutes a posé la question à David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS et à l'Institut prospective & sécurité en Europe.

Quelle lecture faites-vous de ce remaniement?

Avec le changement dans l’ordre de succession, une clarification est faite. La plupart des anciens proches du roi Abdallah ont été mis de côté, c’est la marque de la reprise en main du pouvoir par le lignage Soudayri, -qui sont à l’origine les sept frères germains issus de la favorite du roi fondateur –qui ne s’entendaient pas toujours parfaitement mais ont sans cesse travaillé pour les intérêts de la fratrie. Aujourd’hui, leurs descendants sont positionnés dans le système jusqu’au poste de prince héritier et de vice-prince héritier.

Le fondateur du royaume a eu 53 fils. Parmi eux, le roi actuel, membre de la lignée des Soudayri, sept fils d'une même favorite. Avec ce remaniement, il place au pouvoir son fils (Ben Salmane) et son neveu (Ben Nayef), de la 2e génération des Soudayri, et écarte son demi-frère, héritier désigné de l'ancien roi, qui ne fait pas partie des Soudayri.

Les deux nouveaux héritiers sont donc issus de la même branche de la famille royale…

C’est un binôme qui se met en place: Ben Salmane, qui n’est pas très expérimenté, et Ben Nayef, qui l’est beaucoup plus. Il est bien vu des Américains qui apprécient ses compétences notamment dans la gestion des questions antiterroristes -il maîtrise tous les rouages sécuritaires du royaume. C’est le vrai poids lourd du régime, sans doute un des plus compétents et expérimentés. Mais sa nomination n’est probablement pas faite que pour plaire aux Américains, elle est aussi le résultat d’un tropisme interne au régime saoudien au profit du lignage Soudayri –il se trouve que ces deux aspects coïncident aujourd’hui.

Du coup, le nouvel homme fort saoudien est apprécié des Etats-Unis?

Pour les Américains, Ben Nayef est un meilleur choix que son prédécesseur au poste de prince héritier, parce qu’il est représentant de la 2e génération, ce qui permet de rajeunir la structure du pouvoir. Il est reçu comme un roi potentiel à Washington, par la CIA, par le Département d’Etat: on lui déroule le tapis rouge.

Quelle conséquence pour la diplomatie au Moyen-Orient?

Dans l’agenda du nouveau roi Salmane, le danger chiite, et donc derrière, celui du sponsor éventuel iranien, est en haut de la liste. Son souci, c’est l’obsession de l’encerclement par l’Iran des frontières du royaume. Le remaniement confirmerait cette grille de lecture: le nouveau binôme cristallise ce qui peut faire figure d’obsession chiite: en interne la question de la minorité chiite de la province orientale, gérée notamment par Ben Nayef ministre de l’Intérieur, et en externe celle de la minorité chiite zaydite du Yémen, dont la milice houthie est une émanation, qui a justifié le lancement de la guerre par Ben Salmane, ministre de la Défense.

L’Arabie saoudite confirme donc son retour dans une diplomatie plus active?

Il y a eu dans les dernières années du règne d’Abdallah une phase diplomatique un peu sclérosée, due à la santé du roi. L’idée de son successeur, c’est de manifester plus martialement une forme de retour de l’Arabie saoudite sur la scène diplomatique régionale. Cela dit, cela semble relever plus d’une diplomatie réactive que proactive. C’est sans doute plus la marque d’une inquiétude accrue vis-à-vis d’un hégémonisme iranien supposé, que d’une vision stratégique à moyen et long terme.