Emmenez-nous n’importe où, mais emmenez-nous ! »

REPORTAGE Les réfugiés palestiniens du camp de Nahr el-Bared tentent de quitter la zone de combats entre l'armée libanaise et les combattants du Fatah al-Islam...

De notre correspondant, David Hury

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Les habitants du village voisin d'Al-Mina distribuent pain et eau du réfugiés palestiniens.
Les habitants du village voisin d'Al-Mina distribuent pain et eau du réfugiés palestiniens. — DAVID HURY

Ils sont les derniers à fuir le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, au nord de Tripoli. A 10h ce mercredi matin, sous un soleil de plomb, des minibus déjà pleins à craquer quittent la zone où les combats se sont pourtant calmés depuis la veille. D’autres moins chanceux attendent de trouver une place libre. Parmi eux, Fouad qui patiente tant bien que mal dans sa chaise roulante. Sa femme, en pleurs, ne sait pas à qui s’adresser : « Il n’en peut plus, il a besoin de soins ! Emmenez-nous n’importe où, mais emmenez-nous ! »

Un peu plus loin, des enfants du village voisin d’El-Mina distribuent des bouteilles d’eau, des sacs de pain, souvent en les lançant à travers la fenêtre ouverte d’une voiture qui tente de se frayer un passage sans savoir quelle sera sa destination. Le camp voisin de Baddawi est surchargé depuis la veille. Restent les autres camps, vers Beyrouth et plus au sud, où les récits des fuyards risquent d’augmenter la haine envers les autorités libanaises.

Aux abords du camp, l’armée libanaise est omniprésente. Elle fouille les véhicules, et interpelle des hommes, aussitôt mis sur le côté sous bonne garde. En face, la route plongeant vers le camp de Nahr el-Bared est presque vide. Une colonne de réfugiés quitte à pied les lieux. Femmes, enfants, vieillards, handicapés… tous n’ont qu’une hâte : quitter l’enfer qu’ils viennent de vivre. Hébétés, fatigués, ils passent à côté de cadavres de combattants du Fatah al-Islam, tués par les soldats libanais. L’odeur est insupportable, les vers grouillent sur des corps boursouflés par la chaleur.

Puis les ruelles du camp offrent un peu de fraîcheur. Des ruelles presque désertes où seuls des Palestiniens en armes restent visibles. Les premiers croisés appartiennent au Fatah créé par Yasser Arafat. Puis quelques civils arrivent, excédés par les bombardements de l’armée libanaise. «Ils ont détruit nos maisons, tué nos enfants, s’emporte Imad. Ce qu’ont fait les Libanais est pire que les exactions des Israéliens ! Honte à Siniora ! » [Le Premier ministre libanais, ndlr].

Si, dans les premières 48h du conflit, les Palestiniens affichaient leur soutien à l’armée libanaise contre le Fatah al-Islam, le son de cloche a nettement changé. «Tuer des Palestiniens aveuglement est totalement intolérable», dénonce Walid, un Palestinien qui n’a pas voulu quitter sa maison. Dans le dédale du camp, des ombres rôdent. Au détour d’une petite ruelle, des hommes au visage masqué et fusil mitrailleur au poing sortent d’une maison, disant qu’aucun étranger n’a sa place ici. Ces hommes « déterminés à se battre jusqu’au bout » sont ceux du Fatah al-Islam, et ne sont visiblement ni Palestinien, ni Libanais.

A 13h30, une ultime file de voiture tente de quitter les lieux. Un militaire libanais prévient qu’après 15h, personne ne sera autorisé à sortir du camp, ni à y entrer. Vingt minutes plus tard, dans les faubourgs de Tripoli, une fusillade éclate, terrorisant la population de ce quartier défavorisé. Des soldats libanais poursuivent un homme puis disparaissent. La tension est à son comble.

Sur la route rejoignant Tripoli à Beyrouth, un long convoi de blindés et de transport de troupes filent vers le nord. De toute évidence, l’armée libanaise s’apprête à donner l’assaut dans les heures qui viennent.

Le camp de réfugiés palestiniens Nahr al-Bared est le bastion du Fatah al-Islam, un groupuscule lié à Al-Qaida et proche de Damas, composé d'extrémistes palestiniens et d'autres nationalités arabes, qui avait annoncé sa création en novembre 2006.
Les forces de l'ordre libanaises ne sont pas autorisées à entrer à l'intérieur des camps.