Migrants décédés en Méditerranée: D'où viennent les chiffres?

DECRYPTAGE Les chefs d'Etat et de gouvernement se retrouvent ce jeudi à Bruxelles pour évoquer les noyades des migrants, mais s'appuient sur des statistiques très partielles...

Céline Boff

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Les cercueils de 24 migrants morts en mer à l'hôpital Mater Dei de Malte le 23 avril 2015
Les cercueils de 24 migrants morts en mer à l'hôpital Mater Dei de Malte le 23 avril 2015 — Matthew Mirabelli AFP

Combien d’enfants, de femmes et d’hommes sont décédés dimanche dans le naufrage de leur chalutier, aux larges des côtes libyennes? 900? 700? 800? Ces trois chiffres ont circulé, donnés par des organisations à but humanitaire.

Chargé de l’enquête officielle, le parquet de Catane (Sicile) a rendu ses conclusions ce jeudi. D’après lui, le chalutier transportait «plus de 750 personnes». Pour parvenir à ce résultat, il a auditionné les 28 survivants et l’équipage du cargo portugais, arrivé le premier sur les lieux.

Si les autorités italiennes jouent la transparence sur ce naufrage, c’est loin d’être la norme. Les Etats membres ne communiquent généralement pas sur le nombre de migrants décédés en mer, pas plus que Frontex, le gendarme des frontières européennes. Cette agence fournit des statistiques très précises sur le nombre de migrants qui parviennent à fouler illégalement le sol européen, mais elle n’a aucune donnée sur ceux qui meurent avant d’y arriver.

Une carte des migrants morts aux frontières de l’Europe

«Il n’existe tout simplement pas de statistiques officielles», résume Claire Rodier, juriste et membre du Gisti, le Groupe d’information et de soutien aux immigrés. Les chiffres qui circulent dans les médias sont généralement ceux de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), une agence intergouvernementale, ou du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), un programme indépendant des Nations Unies.

Ils les obtiennent «en analysant les informations délivrées par les autorités nationales et en confrontant les témoignages des survivants», nous explique Adrian Edwards, porte-parole du HCR. Estimant ces statistiques trop partielles, des réseaux se sont constitués pour recenser les chiffres en circulation, ceux des ONG, des policiers et des journalistes. Comme United for intercultural action, dont le siège est à Londres, ou Fortress Europe, implanté en Italie. 

C’est à partir de leurs données qu’Olivier Clochard, chercheur au CNRS et président du réseau Migreurop, a réalisé, en 2003, la première carte des migrants morts aux frontières de l’Europe. L’an dernier, il a travaillé avec un groupe de journalistes européens désireux «d’évaluer avec précision le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont morts du fait des politiques migratoires de l’UE».

Le nombre des morts serait sous-évalué d’au moins 50%

Ils ont commencé par agréger les chiffres disponibles, puis ont vérifié les faits. D’après eux, le nombre de migrants morts et disparus serait sous-évalué d’au moins 50%. Au final, ils affirment que plus de 28.000 migrants sont décédés entre 2000 et aujourd’hui en tentant de rejoindre l’Europe. Pas seulement en se noyant, même si les naufrages représentent la quasi-totalité des décès. Ces données recensent également «les migrants qui meurent dans les centres de rétention parce qu’ils ne reçoivent pas les soins nécessaires ou parce qu’ils se suicident, par peur d’être renvoyés dans leur pays», détaille Olivier Clochard.

Bien qu’exhaustifs, ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. Ils n’intègrent pas, par exemple, de variable aléatoire. Autrement dit, les victimes des petits bateaux qui disparaissent sans laisser de trace ne sont pas prises en compte. Alors qu’il y en a, «même si ce type de drame se raréfie puisque les migrants s’équipent de plus en plus de téléphones portables et informent leurs compatriotes de leur départ», explique Olivier Clochard.

Au-delà des chiffres, il y a la question de l’identité des migrants décédés, qui n’est pas définie «dans plus de 90% des cas», dénonce Olivier Clochard. «Si des moyens considérables sont, à juste titre, déployés pour retrouver les corps des victimes du naufrage du Concordia ou du crash du Rio-Paris, rien n’est fait pour retrouver ceux des migrants disparus, ni pour identifier les corps retrouvés. C’est vraiment comme s’il s’agissait d’êtres humains de seconde zone».