Migrants en Méditerranée: «La fermeture ou l’ouverture des frontières n’a aucune influence sur leur nombre»

DECRYPTAGE Passage en revue des pistes pour réviser les politiques migratoires européennes avec le chercheur spécialiste des flux migratoires François Gemenne...

Bérénice Dubuc

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Un homme porte secours à un migrant sur l'île de Rhodes, en Grèce, le 20 avril 2015.
Un homme porte secours à un migrant sur l'île de Rhodes, en Grèce, le 20 avril 2015. — Argiris Mantikos/AP/SIPA

A la veille de la réunion du Conseil européen et après une série noire de naufrages meurtriers, la réflexion sur les politiques migratoires européennes est ouverte. 20 Minutes passe en revue les pistes qui pourraient être retenues pour revoir ces politiques avec François Gemenne, chercheur spécialiste des flux migratoires à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

En finir avec la fermeture des frontières, et au contraire, les ouvrir

Depuis plusieurs années, les pays membres ferment leurs frontières terrestres -Grèce, Espagne (Ceuta et Melilla), Bulgarie...- n’empêchant pas les migrants de tenter leur chance via d'autres routes. «Même si elle garde ses frontières fermées, l’Europe est attrayante, explique François Gemenne. La fermeture ou l’ouverture des frontières n’a aucune influence sur le nombre de migrants, elle rend seulement l’immigration plus ou moins dangereuse et plus ou moins légale.» Le chercheur recommande donc d’ouvrir les frontières. «C’est LA solution. Cependant, je sais que cette proposition est inaudible pour les gouvernements européens et pour les opinions publiques

Rétablir les voies légales d'accès à l'Union européenne

Parmi les 10 points dévoilés par la Commission européenne lundi, d’autres mesures permettent d’ouvrir un peu plus les frontières: renforcement des programmes de réinstallation des réfugiés identifiés par le HCR, déploiement des équipes du Bureau européen de soutien à l'asile (EASO) en Italie et en Grèce pour aider à la gestion des demandes d'asile. «Il est important que le droit international, comme l’asile pour les victimes de violences ou de conflits, soit appliqué», commente François Gemenne, ajoutant que les  programmes de réinstallation de réfugiés «sont aujourd’hui dans un état famélique». Ainsi, seuls 40.000 réfugiés syriens ont aujourd’hui été accueillis en Europe via ces programmes, dont 30.000 en Allemagne, et 500 en France.

Mettre en place des visas de travail

«Parmi ceux qui tentent de rejoindre l’Europe, beaucoup sont aussi des migrants économiques», rappelle François Gemenne, qui soutient la mise en place de visas de travail, «via un système de loterie, comme pour la “carte verte“ américaine». D’autres envisagent de faire payer ces visas. Comme elle l’expliquait à Libération, Emmanuelle Auriol, chercheure à l’Ecole d’économie de Toulouse, envisage une légalisation et un développement de l’immigration économique, en vendant des visas aux migrants qui souhaitent travailler.

«C’est horrible, juge François Gemenne. L’UE remplacerait alors les passeurs, et seuls ceux qui ont le plus d’argent et les connaissances les plus pointues pourraient s’offrir ce visa.» Le chercheur précise en effet que l’Europe n’a pas besoin que d’ingénieurs, mais aussi de travailleurs peu qualifiés. «Or, ceux-là ne pourraient pas payer ce visa.»

Mettre en place une politique commune européenne en matière d’asile et d’immigration

«On a un patchwork de 28 politiques, non coordonnées et noyautées par des questions de souveraineté ou d’identité nationale», martèle François Gemenne. Une politique qui permettrait de mieux répartir les réfugiés entre Etats membres -une autre des 10 propositions de Bruxelles- ou de remettre à plat la convention de Dublin (la demande d'asile se fait dans le pays par lequel le migrant entre en Europe), qui handicape les pays du sud de l’Europe du fait de leur position géographique. Le chercheur recommande une harmonisation des critères d’asile au niveau européen, et même un système d’asile européen géré par la Commission européenne. «Cela permettrait d’avoir plus d’équité, mais cela impliquerait que les Etats soient d’accord pour transférer une partie de leur sacro-sainte souveraineté nationale.»