Allemagne: Le comptable d'Auschwitz jugé à 94 ans

JUSTICE À 94 ans, l’ancien SS est poursuivi pour «complicité de meurtres aggravés», soixante-dix ans après la libération des camps de concentration et d'extermination...

L.C. avec AFP
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Oskar Gröning dans un documentaire la BBC.
Oskar Gröning dans un documentaire la BBC. — BBC / YouTube

Il a vu ses collègues SS tuer des enfants et mener de force des milliers de Juifs dans les fours crématoires du camp de concentration d’Auschwitz, mais il a toujours nié toute responsabilité dans le génocide organisé par les nazis. À 94 ans, Oskar Gröning va comparaître devant le tribunal allemand de Lunebourg dès mardi pour «complicité de meurtres aggravés».

Une éducation nationaliste et antisémite

Oskar Gröning ne cache pas son adhésion fervente au nazisme. À l’époque, il approuve le principe de l’extermination, qu'il perçoit comme «un outil pour mener la guerre avec des méthodes avancées».

Né en 1921 près de Brême, dans une famille hantée par la défaite de la Première Guerre mondiale, le garçon reçoit une éducation nationaliste. Orphelin de mère à l’âge de quatre ans, il est élevé par son père, un ouvrier membre de l’organisation paramilitaire Der Stahlhelm, qui prône la «régénération du peuple allemand», dont il intègre la section de jeunesse. 

Engagé dans les Waffen SS à 20 ans

En 1941, âgé de 20 ans, Oskar Gröning s'engage dans les Waffen SS, attiré par «l’élégance de l’uniforme». Dès 1942, il est affecté à Auschwitz, en Pologne occupée, au poste de comptable.

À peine arrivé, il voit un soldat tuer un bébé en le jetant contre la paroi d'un wagon. Il demande immédiatement son transfert au front. Sa requête est rejetée, comme deux demandes ultérieures, et le jeune soldat finit par s'accommoder de son existence au camp.

Son travail consiste à classer les billets de banque des déportés avant de les envoyer à Berlin. «J'ai vu pratiquement toutes les devises du monde», résume l'ex-nazi, occupé à trier les zlotys des drachmes, florins et lires, pendant que plus d'1,1 million de leurs propriétaires mouraient dans les chambres à gaz, par arme à feu, de malnutrition ou de mauvais traitements, entre 1940 et 1945.

En 1944, Oskar Gröning est transféré au front, dans les Ardennes. Blessé, il est fait prisonnier par les Britanniques après la reddition de son unité, le 10 juin 1945. 

«J’étais là, tout est vrai»

Libéré en 1947 ou 1948, Oskar Gröning reprend une vie apparemment normale. Marié, père de deux enfants, il travaille dans une verrerie de sa région natale.

Mais en 1985, son passé le rattrape. Un membre du club de philatélie auquel il participe, lui prête un livre négationniste. Cet épisode insupporte l’ancien soldat qui rend l’ouvrage avec un commentaire lapidaire: «J'étais là, tout est vrai». Un déclic pour le retraité qui se lance dans l'écriture de ses mémoires, avant de témoigner en 2003 dans un documentaire de la BBC et dans la presse allemande.

«Un petit rouage»

Désormais veuf et diminué, Oskar Gröning n’a jamais invoqué son état de santé pour échapper à la justice. Il nie toutefois toute responsabilité pénale. «Je décrirais mon rôle comme celui d'un petit rouage. Si vous qualifiez ça de culpabilité, alors je suis coupable. Mais juridiquement parlant, je suis innocent», martèle l’ancien SS, qui demande pardon aux victimes de la Shoah. «Je n’ai jamais trouvé la paix intérieure», déclarait-il au Spiegel en 2005.

La justice lui reproche d'avoir indirectement participé au meurtre de plus de 300.000 personnes et d’avoir assisté au moins une fois à la «sélection» séparant, à l'entrée du camp, les déportés jugés aptes au travail de ceux qui étaient immédiatement tués, et d'avoir sciemment favorisé une mise à mort sans heurts, selon le parquet, qui pourrait s'appuyer sur la sentence prononcée en 2011 contre l’ancien gardien du camp de Sobibor, condamné à 5 ans de prison.