Génocide cambodgien: «J’ai dû avoir un ange-gardien pour survivre à tout cela»

INTERVIEW A l’occasion des 40 ans du génocide célébré ce vendredi, l’un des survivants, Koeun Path, revient pour «20 Minutes» sur sa fuite après avoir réussi à échapper à la mort...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Koeun Path raconte dans «Rescapé malgré moi» comment il a échappé au génocide commis par les Khmers rouges.
Koeun Path raconte dans «Rescapé malgré moi» comment il a échappé au génocide commis par les Khmers rouges. — Lucas Cournut / BLF éditions

Il y a 40 ans ce vendredi, la capitale du Cambodge, Phnom Penh, tombait aux mains des Khmers rouges. S’en sont suivies quatre années de dictature, au cours desquelles deux millions de personnes sont mortes, d'épuisement, de famine, de maladie ou à la suite de tortures ou d'exécutions. Réfugié politique en France depuis le 17 avril 1978, Koeun Path, aujourd'hui âgé de 67 ans et pasteur, raconte dans un livre* les jours qui ont précédé ce 17 avril 1975, ainsi que l’exode vers le travail forcé qui s’en est suivi, et sa fuite jusqu’en Thaïlande après avoir réussi à échapper à la mort.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre maintenant?

Depuis que je suis arrivé en France, je raconte mon histoire, partout, quand je voyage, et tout le monde m’encourage à écrire. J’ai donc mis sur papier les 40 jours et nuits que j’ai vécus lors de ma fuite à travers la jungle. Mais je ne suis pas auteur, et c’est ma belle-fille, Fidji, qui a écrit le livre à partir de mes souvenirs, et en faisant beaucoup de recherches sur le génocide. Quand j’ai lu le livre, c’était incroyable: j’ai eu l’impression qu’elle avait été avec moi pendant tout ce qui m’était arrivé.

Dans le livre, on comprend que, presque dès le départ, vous êtes opposé au régime Khmer rouge…

Oui, mais intérieurement car j’avais envie de vivre! Ce sont les injustices qu’ils ont commises et tout ce que ma famille subissait par leur faute qui m’ont révolté. Nous avions entendu qu’il y avait des groupes de résistants, et pendant ma fuite, je rêvais de tomber sur eux. Si j’en avais rencontrés, je serais resté avec eux, parce que c’est une folie de massacrer des gens comme cela. On entendait des slogans incroyables -comme «Si on vous garde, on ne gagne rien, si on vous tue, on ne perd rien»- et des principes révoltants comme celui de tuer tous ceux que l’on soupçonne de traîtrise car il vaut mieux se tromper et tuer un innocent que de laisser un ennemi saper le régime.

Vous avez perdu beaucoup de proches. Vous demandez-vous encore comment vous avez réussi à survivre?

J’ai été très triste de perdre mes amis Tchéng et Nhuong, avec qui j’ai fui. Je ne sais pas pourquoi je suis vivant et pas eux. Sans eux, je n’aurais peut-être pas pu aller jusqu’au bout. Quand je repense à tout ce que j’ai vécu, je me dis que j’ai dû avoir un ange gardien pour survivre à tout cela, ce n’est pas possible autrement: nous avons réussi à échapper au «retour au pays», qui signifiait en fait la mort, et aux travaux forcés à Thnot Chumn au centre du Cambodge... avec des pays communistes autour et des miliciens Khmers rouges partout. Nous étions comme du gibier. J’avais seulement 1% d’espoir de survivre. Mais dans les moments difficiles, chaque être humain essaye de trouver une façon de s’en sortir, et il y a aussi des secours extérieurs. A quatre reprises, une voix m’a guidé. Et j’ai compris ensuite que c’est Jésus qui m’a gardé.

Aucune commémoration d'ampleur n’a eu lieu ce vendredi au Cambodge… Que pensez-vous de la façon dont le nouveau régime gère ce passé?

Hun Sen, et beaucoup d’autres au gouvernement, sont d’anciens Khmers rouges. Chez nous, on dit que c’est comme une soupe de crevettes, ils sont accrochés les uns aux autres, même s’ils se sont éloignés de Pol Pot et ont échappé aux purges en partant au Vietnam, qui les a mis au pouvoir après l’intervention de 1979. Quelques anciens hauts dirigeants ont été jugés au tribunal international, mais c’est juste pour la forme, et beaucoup de gens sont déçus. Ta Mok [l’un des plus sanguinaires dirigeants du mouvement Khmer rouge] avait demandé à être interrogé, mais il est mort en 2006, sans avoir été jugé. Les autres sont vieux désormais, ils vont mourir et on n’a rien, même pas leur témoignage. C’est injuste, mais c’est comme cela.

*Rescapé malgré moi, Koeun Path, Fidji Path-Laplagne (BLF éditions).