Trafic de migrants: Un marché macabre en plein essor

MÉDITERRANÉE 900 migrants ont disparu en Méditerranée depuis le début de l'année...

Thibaut Le Gal
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Des migrants au port sicilien Porto Empedocle, 13 avril 2015.
Des migrants au port sicilien Porto Empedocle, 13 avril 2015. — Calogero Montanalampo/AP/SIPA

Nouvelle disparition macabre en Méditerranée. Environ 400 migrants auraient péri, noyés dans le naufrage d’une embarcation de fortune dimanche dernier, selon des témoignages de survivants secourus dans le sud de l'Italie. Les voyageurs clandestins tentaient de rejoindre la péninsule à partir de la Libye. Ce nouveau drame porte à plus de 900 le nombre de morts enregistrés par l'Organisation internationale pour les migrations en Méditerranée depuis le début de l'année.

Vers un funeste record

«On était à moins de cinquante sur la même période l’année passée», s'alarme Jean-François Dubost, responsable du programme Personnes déracinées à Amnesty International France (AIF). «Cette hausse a une raison simple: davantage de personnes tentent de rejoindre le continent». Mardi, les garde-côtes italiens annonçaient avoir secouru déjà plus de 6.500 migrants en deux jours.

L’année 2014 fut l’une des plus meurtrières en Méditerranée avec plus 3.400 décès. Mais le funeste record devrait être battu.«Les pays autour de la Syrie ne sont toujours pas en mesure d’accueillir les réfugiés alors que le conflit perdure», ajoute Jean-François Dubost. «Persécutions et violences en Libye, en Irak, au Sud Soudan, en Erythrée ou au Mali poussent également les habitants de ces pays à s'enfuir». Les situations climatiques plus favorables à la navigation pourraient aussi accentuer les migrations.

Des passeurs prêts à tout

Le trafic de migrants est devenu un marché lucratif, géré par des organisations criminelles. «Les passeurs étaient auparavant des accompagnateurs de migrations un peu "amateurs". Aujourd’hui, on fait face à des réseaux bien organisés, des mafias, qui cherchent à extorquer un maximum d’argent», expliquait en janvier François Gemenne, chercheur et spécialiste des flux migratoires.

Ces bandes organisées et armées profitent notamment, depuis la chute de Mouammar Kadhafi, de l’effondrement de l’Etat libyen. «Les passeurs sont prêts à tout pour minimiser les coûts en utilisant des bateaux de très mauvaises qualités», assure Jean-François Dubost.

Les trafiquants n’hésitent plus à venir récupérer les bateaux. Armes au poing. Des garde-côtes islandais ont ainsi été attaqués lundi, après être venus au secours de 250 migrants près des côtes libyennes. Depuis un hors-bord, les passeurs ont tiré plusieurs coups de feu en l’air pour récupérer l’embarcation en bois.

«En février dernier, des hommes armés de kalachnikovs avaient déjà forcé des garde-côtes italiens à rendre un bateau», assure Ewa Moncure, porte-parole de Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières. «Cela veut dire que les trafiquants en Libye commencent à être à court d'embarcations et qu'ils sont davantage disposés à utiliser des armes pour récupérer celles ayant déjà servi», développe Fabrice Leggeri, directeur exécutif de Frontex.

Une solution européenne?

Plusieurs ONG et organisations internationales ont dénoncé le manque de coordination européenne. Triton, le dispositif actuel, a supplanté en novembre dernier l’opération italienne de secours Mare Nostrum. Un programme moins ambitieux qui s’apparente davantage à une opération policière de lutte contre les réseaux de passeur. «L’Europe doit mettre en place une opération de sauvetage de grande envergure sur le modèle italien pour sauver des vies de la noyade et mieux coordonner la prise en charge des réfugiés aux frontières», insiste Jean-François Dubost.  

«Il faut impérativement qu'il y ait une politique à l'échelle de l'Union européenne de démantèlement» de ces filières, a affirmé mercredi le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, appelant à «une politique européenne de l'asile».