VIDEO. Destruction d'antiquités par Daesh en Irak: «C'est un djihad contre le passé»

TERRORISME L'historien Gabriel Martinez-Gros réagit à la destruction de la cité antique de Nimroud par Daesh...

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Image tirée d'une vidéo fournie par le groupe EI le 26 février 2015 montrant un militant détruisant un taureau ailé assyrien sur un site archéologique de Mossoul
Image tirée d'une vidéo fournie par le groupe EI le 26 février 2015 montrant un militant détruisant un taureau ailé assyrien sur un site archéologique de Mossoul — Bureau médiatique de la branche de Ninive du groupe EI

C'est une étape de plus dans leur entreprise de destruction. Moins d'une semaine après avoir ravagé, à coups de masse, d'anciennes statues assyriennes du musée de Ninive à Mossoul, dans le nord de l’Irak, le groupe Etat islamique s'en est pris cette fois-ci à la cité antique de Nimroud, détruisant ces ruines à l'aide de bulldozersGabriel Martinez-Gros, professeur d'histoire médiévale du monde musulman à l'Université de Paris-X, réagit à ces attaques.

Que ressentez-vous face à la destruction de ce patrimoine antique?

C'est évidemment bouleversant pour un homme occidental de ce début de XXIe siècle. Avec le temps l'impact des religions s'est affadi. Le souci de conserver ce que l'humanité a créé a presque été élevé au rang de religion: on ne distingue plus ce qui doit ou non être préservé, toutes les traces du passé sont sacrées. Nous offrons à toutes les civilisations passées le même regard bienveillant.

Pourquoi entreprendre de détruire cet héritage? L'histoire et la culture représentent-elles un danger?

L'attitude et la déclaration de l'EI sont très graves. Pour résumer leur position, tout ce qui n'est pas dans le monde islamique doit être détruit. L'islam est une religion née tard dans l'histoire de l'humanité, sur un territoire où d'autres empires et d'autres croyances avaient eu cours. Les traces sur lesquelles s'est bâti l'islam constituent une large part de notre héritage le plus ancien. Pour eux, tout ce qui a existé avant l'islam sur les terres de l'islam ne doit pas exister. C'est un djihad contre le passé, contre les traces non musulmanes de ce passé infidèle. Daesh, au nom de la condamnation de l'idolâtrie, détruit ce témoignage de l'Histoire.

L'art assyrien représente une part considérable de l'héritage du Moyen-Orient, et du monde occidental. Si ça continue comme ça, il ne va plus en rester grand-chose sur ce territoire, y compris dans l'art musulman. En attestent d'ailleurs la destruction de la tombe de Jonas et de la mosquée de Mossoul.

Des œuvres millénaires sont perdues à jamais... Que représente cette perte?

C'est très grave. Au contraire des civilisations vivantes qui sont encore dans la création, il ne reste aujourd'hui que l'héritage de celles qui se sont éteintes. Détruire ces œuvres, c'est comme détruire une stèle, c'est un acte qui signe la mort de la mémoire et du nom. Imaginez les ravages d'une telle philosophie si ces terroristes étaient présents en Egypte, l'héritage pharaonique, préislamique, serait anéanti.

Aujourd'hui, il y a une histoire et une mémoire universelles, un legs pris en compte par l'Unesco et qui jusqu'à présent incontestable. Ce qui est gravissime aujourd'hui, c'est que désormais la nécessité de sauvegarder cet héritage est contestée. Daesh est en rupture totale avec cette conception.

Ces actions soulèvent des questions et des inquiétudes nouvelles. Avant, on pensait que la destruction des Bouddhas de Bamiyan par les talibans était l'exception. Après les événements de ces derniers jours, on n'est malheureusement plus surpris par ce qui vient de se passer dans les ruines de Nimroud et on redoute que cela ne se reproduise.