Peut-on encore s'opposer à Vladimir Poutine en Russie?

DECRYPTAGE Alors que la liste des opposants assassinés ou morts dans des circonstances mystérieuses ne cesse de s'allonger...

Maud Pierron

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Des militants de l'opposition à Vladimir Poutine participent le 1er mars 2015 à une marche en faveur de l'opposant Boris Nemtsov, assassiné en plein centre de Moscou
Des militants de l'opposition à Vladimir Poutine participent le 1er mars 2015 à une marche en faveur de l'opposant Boris Nemtsov, assassiné en plein centre de Moscou — Sergei Gapon AFP

Les obsèques de Boris Nemtsov se sont déroulées ce mardi à Moscou. Il était l’un des plus virulents critiques de la politique de Vladmir Poutine, dénonçant notamment la corruption mais aussi la présence russe en Ukraine. Qui pourrait reprendre le flambeau? Est-ce seulement possible? 20 Minutes a interrogé deux experts de la Russie.

Pourquoi l’assassinat de Boris Nemtsov a-t-il autant marqué l’opinion internationale?

Parce que même si la liste des opposants politiques tués s'allonge depuis une dizaine d’années, «c’est la première fois depuis la chute de l’URSS qu’une personnalité politique d’un niveau aussi haut est assassinée», relève Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (lire son interview ici). Ce meurtre est «un tremblement de terre» qui marque «un tournant clair» en donnant une idée du niveau de violence qui y est possible, ajoute-t-il.  

Est-il toujours possible de s’opposer politiquement à Poutine en Russie?

«Jusqu’à un certain point», répond  Aude Merlin, spécialiste de la Russie à l'Université libre de Bruxelles. Surtout depuis le tour de vis sécuritaire opéré en 2012 qui restreint fortement le cadre de l’expression publique. «La liberté de manifestation a été sévèrement encadrée et une loi pénalisant la diffamation a été votée, qui rend plus difficile encore toute critique du pouvoir», explique-t-elle. Par ailleurs, la loi sur «les agents de l’étranger», qui interdit le financement des associations par des fonds étrangers, a fragilisé les ONG, qui participaient pourtant au débat dans l’espace public. «Certaines ont préféré s’auto-dissoudre plutôt que d’être acculées par la justice», rappelle la spécialiste.

La Russie doit-elle alors être considérée comme une dictature?

«Citant le philosophe Ivan Iline, Vladimir Poutine suggère que la Russie est une "dictature démocratique", que le pays a plus besoin d’un guide, plus que d’un président élu tous les quatre ans», résume Michel Eltchaninoff. Au Parlement russe, outre le parti présidentiel, trois autres y sont représentés. Et finalement, ces quatre partis votent tous comme le souhaite le pouvoir, insistent les deux experts. «C’est ce qu’on appelle en Russie la "technologie politique", explique Michel Eltchaninoff. Elle vise à organiser la vie politique dans un système semi-autoritaire. Ceci donne une apparence de diversité politique tout en la contrôlant.» «Si les textes officiels disent que la Russie a un fonctionnement démocratique, aucun chercheur sérieux ne peut dire que la Russie est une démocratie», précise Aude Merlin. D’après elle, il y a bien eu un certain pluralisme dans les années 1990, mais qui était «en grande partie le produit d’une pluralité oligarchique».  

Qui peut reprendre le flambeau de l'opposition?

Le meurtre de Nemtsov peut être un «basculement» pour l’opposition qui, de toute façon, «existe de moins en moins en tant que telle», selon Michel Eltchaninoff. Et l'amener à évoluer de fait, avec la fin de l’opposition politique classique, avec un leader de parti, et le retour des dissidents, comme au temps de l’époque soviétique. «L’opposition dans le système n’est plus une opposition. L’opposition réelle, c’est celle de la rue, celle de l’avocat Alexeï Navalny, qui est constamment harcelé par la justice, et celle de certains médiats alternatifs comme Novaïa Gazieta ou la radio Echo, mais qui sont marginaux», complète Aude Merlin. En clair, «ça va être de plus en plus dur quand on sait qu’on risque de prendre une balle dans la tête si on s’oppose».

Et l’exil?

Partir en exil n’est pas du tout une solution politique pour les leaders de l’opposition. Outre le fait qu’habiter à Londres n’a pas empêché l’opposant Berzovsky de mourir dans des conditions mystérieuses, «être exilé en occident, c’est être frappé de l’infamie, pour l’opinion russe, rappelle Aude Merlin. Alors que le discours propagé par le Kremlin, c’est que l’opposant ou l’activiste est "la cinquième colonne"».