Terrorisme: «Le projet politique de l’organisation Etat islamique pourrait bien réussir»

INTERVIEW Dans «L’Etat islamique, multinationale de la violence», la journaliste italienne Loretta Napoleoni, explique comment l’organisation terroriste veut rétablir le califat...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Image des troupes de l'organisation Etat islamique dans la ville de Syrte, en Libye, diffusée par leur média de propagande, Welayat Tarablos, le 18 février 2015 Lancer le diaporama
Image des troupes de l'organisation Etat islamique dans la ville de Syrte, en Libye, diffusée par leur média de propagande, Welayat Tarablos, le 18 février 2015 — Welayat Tarablos

Permettre au grand public de comprendre la genèse de l’organisation Etat islamique (EI) et ses objectifs au Moyen-Orient. C’est l’objectif que poursuit la journaliste italienne Loretta Napoleoni, déjà auteure de livres sur le terrorisme et son financement, dans L’Etat islamique, multinationale de la violence (éd. Calmann-Lévy). Elle explique à 20 Minutes en quoi Daesh incarne un modèle nouveau d’organisation terroriste et pourrait bien voir son projet politique -le califat- réussir.

Dans votre livre, vous martelez que la grande innovation de l’organisation Etat islamique, c’est sa modernité…

Oui. L'organisation Etat islamique a une intention politique moderne: créer un Etat-nation, en s’appuyant sur ses forces armées, mais aussi en agissant de façon très pragmatique et en utilisant tous les moyens modernes à sa disposition (réseaux sociaux, communication…). Ainsi, il n’a pas instauré une dictature, mais a mis en place un contrat social avec les populations concernées, et assure les compétences -sécurité, législation, …- de tout Etat moderne. Cet embryon d’Etat, qui est certes terroriste et génocidaire, est bien en place aujourd’hui.

Ce projet politique -le califat- peut-il selon vous réussir?

C’est difficile à dire aujourd’hui, car le califat n’en est qu’à ses débuts et n’est pas encore bien développé. Il faut voir comment il va évoluer, notamment en ce qui concerne les problèmes de corruption -écueil pour tous les Etats. Mais ce projet politique pourrait bien réussir: si la coalition internationale continue de seulement effectuer des raids aériens et n’engage pas ses soldats au sol, l’organisation Etat islamique va continuer à consolider ses positions. A l’inverse, dans la situation d’une  guerre totale face à la coalition, l’organisation Etat islamique n’aura pas assez de forces. Mais si la coalition décide d’intervenir, elle devra revenir dans ces territoires sur le long terme et apporter une véritable solution politique, sinon, même en ayant «éradiqué» l’organisation Etat islamique, dans cinq ans, une nouvelle organisation renaîtra de ses cendres.

C’est d’ailleurs le titre originel de votre livre, The islamist Phoenix

Tout à fait. Comme l’organisation Etat islamique est un phœnix né des cendres de l’organisation d’Abou Moussab al-Zarkaoui, si on détruit l’organisation Etat islamique sans apporter de véritable solution politique, dans cinq à dix ans, une autre organisation, un phœnix né des cendres de l’organisation Etat islamique apparaîtra, avec la même intention politique de refaire le Moyen-Orient en détruisant les Etats de la région nés de la colonisation et de la décolonisation , pour construire une nation, un califat pur, seulement avec des sunnites.

Comment empêcher cela?

Le meilleur choix qui puisse être fait selon moi est la solution diplomatique. Pas par les canaux classiques, puisque l’organisation Etat islamique ne veut pas négocier avec les Occidentaux, mais en menant des tractations en sous-main avec les personnes et institutions proches de l’organisation Etat islamique, comme les leaders des tribus sunnites des territoires où est implantée l’organisation. C’est la solution la plus complexe et la plus longue, mais c’est la seule valable: la solution de court terme ne fonctionne pas, il faut à présent trouver un règlement à long terme, car les conséquences sont très sérieuses, pour la région mais aussi pour l’Europe. Pas parce que l’organisation Etat islamique pourrait être tenté de conquérir Rome, mais parce que l’Europe ne peut pas bien vivre près d’une région instable, entraînant des problèmes économiques, de commerce international, de réfugiés politiques, de migrants, et bien sûr d’attentats -comme à Toulouse, Paris ou Copenhague- qui sont voués à continuer, et même s’intensifier.