Vente de Rafale: Une bonne nouvelle, mais de nombreuses interrogations

DIPLOMATIE Certains observateurs se demandent si le contrat passé entre l'Egypte et la France ne cache pas aussi des intérêts diplomatiques...

Jérémie Pham-Lê

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L'Egypte a-t-elle envoyé un message de protestation aux Etats-Unis en achetant des Rafale français?
L'Egypte a-t-elle envoyé un message de protestation aux Etats-Unis en achetant des Rafale français? — Brunet/ECPAD/SIPA

De l'Elysée à Dassault, tout le monde crie «Cocorico». La France est enfin parvenue à vendre des avions Rafale, 24 précisément, à un pays étranger, l'Egypte. «Je pense que cette vente à un grand pays arabe va faire boule de neige», s'est réjoui ce vendredi sur RTL le PDG du constructeur aéronautique, Eric Trappier, entendant ainsi que ce contrat va en débloquer d'autres. Mais le savoir-faire français est-il vraiment l'unique raison de l'achat égyptien?

Que veut faire l'Egypte de ces avions?

Comme l'explique l'économiste Laurence Daziano, l'Egypte a besoin de protéger ses frontières, malmenées à l'Ouest par l'instabilité en Libye et à l'Est par les attaques de groupes djihadistes.

Mais le Rafale, bien que vanté pour ses performances, est-il adapté pour ce genre de missions? «Du point de vue de la crédibilité, il y a avait un intérêt pour l'Egypte à acheter ces Rafale. Mais ce n'est pas avec ces avions que le pays va lutter contre des djihadistes armés de kalachnikovs et de couteaux dans le Sinaï. Il faut des troupes au sol», observe le géopolitologue Frédéric Encel, auteur de Géopolitique du Printemps arabe (PUF, 2014). «Ils [les Egyptiens] ont besoin d'une foule de capacités qui n'ont rien à voir avec des avions de combat» ajoute Michael Wahid Hanna, spécialiste de la sécurité égyptienne, dans le Financial Times.

Quel message veut envoyer l'Egypte?

Pour nombre d'experts, il faut voir dans le contrat égyptien un pied de nez aux Etats-Unis. Car jusqu'ici, en termes d'armements militaires, le pays a quasiment toujours commercialisé avec Washington. Le F-16 américain est d'ailleurs le principal concurrent du Rafale. «Cet achat est une sorte de mesure de rétorsion. Le maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi montre son insatisfaction à l'égard des Etats-Unis et répond aux critiques constantes de ces derniers sur la question de la violation des droits de l'homme», note Frédéric Encel.

Selon Le Monde, l'administration américaine riait encore il y a quelques semaines de cette menace de l'Egypte d'acheter français, estimant «qu’il y avait des moyens moins onéreux de manifester sa mauvaise humeur».

Pourquoi l'Egypte a choisi la France?

Depuis le retour des militaires au pouvoir, les relations diplomatiques de l'Egypte avec la France sont bien meilleures que celles entretenues avec les Etats-Unis. François Hollande a d'ailleurs reçu en novembre dernier le président Al-Sissi à l'Elysée à l'occasion d'une visite de deux jours en France.

«La France critique beaucoup moins l'Egypte. Et les Américains n'ont jamais vraiment été opposés aux Frères musulmans [au pouvoir avant les militaires]. Pour eux, ce qui est important, c'est moins la religion qu'un régime démocratique. Or, Al-Sissi est au pouvoir grâce à un coup d'Etat», constate encore Frédéric Encel.

La France a-t-elle eu raison de vendre des avions à l'Egypte?

L'attaque est venue ce vendredi de la patronne d'EELV, Emmanuelle Cosse, qui se demande s'il est légitime de vendre des engins de guerre à un pays «qui n'a pas hésité à tirer sur des manifestants». Pour le journaliste Pascal Riché, cette vente est même irresponsable car l'Egypte est un «régime autoritaire». «Qui peut dire aujourd'hui ce que sera l'Egypte dans un an, dix ans, cinquante ans? Ces armes n’ont pas de date de péremption», prévient-il dans un édito de L'Obs.

De son côté, Frédéric Encel rappelle que c'est «la réalité du commerce international» et que des milliers d'emplois dépendent de l'industrie de l'armement. «La question de savoir à quels pays il faut vendre des armes et selon quels degrés de respect des droits de l'homme est presque philosophique. Si on se restreint aux démocraties, on perd beaucoup.»