«Les Carnets de Guantanamo», confessions d'une victime des tortures

TEMOIGNAGE «Les Carnets de Guantanamo», de Mohamedou Ould Slahi, détenu depuis treize ans dans la prison américaine, sort ce jeudi dans 20 pays...

Thibaut Le Gal
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Gros plan sur les chaînes aux pieds d'un détenu de Guantanamo, en avril 2009
Gros plan sur les chaînes aux pieds d'un détenu de Guantanamo, en avril 2009 — Michelle Shephard Pool

Matricule 760. Mohamedou Ould Slahi est détenu dans la prison américaine de Guantanamo depuis près de treize ans. Sans jamais avoir été jugé. Le Mauritanien, arrêté pour son affiliation à Al-Qaida en 2001, raconte les tortures et les humiliations subies dans cette zone de «non-droit absolu», dans un journal tenu depuis l’intérieur de sa cellule. Après une longue procédure pour faire déclassifier le document, Les Carnets de Guantanamo, retouchés et amendés à plus de 2 500 reprises, sortent ce jeudi dans 20 pays. 20 Minutes vous propose quelques extraits.

L’avant Guantanamo

Après sept mois et demi d’emprisonnement et d’interrogation par les services de renseignement jordaniens, Mohamedou est transporté sur la base aérienne américaine de Bagram, en Afghanistan, le 19 juillet 2002. D'autres détenus sont là; interdiction de parler. «La punition, en cas de non-respect de cette règle, était la pendaison par les mains, les pieds touchant à peine le sol. Je vis un Afghan perdre connaissance à deux reprises dans cette position. Les "médecins" le "soignèrent" avant de le rependre», écrit-il.

Mohamedou raconte les premières souffrances. «[Un gardien] rabattit le sac sur ma tête et se lança dans un  long discours où se mêlaient humiliations, insultes, mensonges et menaces. […] Je pleurais de douleur. Oui, à mon âge, je pleurais en silence. La souffrance était insupportable».

Le transfert d'un «mort-vivant»

Le 4 août, Mohamedou et d’autres prisonniers sont envoyés à Guantanamo, menottés, la tête dans un sac. «Vers 16 heures débuta le transfert à l’aéroport. Je n’étais à ce moment plus qu’un mort vivant. Mes jambes ne me portaient plus […] Dans l’avion, d’autres personnes me traînèrent par terre et m’attachèrent sur un minuscule siège. La ceinture de sécurité était si serrée que je ne pouvais plus respirer […] "Monsieur, s’il vous plaît…ceinture… ça fait mal…" Un soldat me répondit et serra davantage la ceinture, au lieu de me soulager. La douleur était à présent insupportable. Je sentais que j’allais mourir». Le groupe de prisonniers est pris en charge au centre de détention le 5 août.

Les «techniques d'interrogatoire additionnelles»

À partir de 2003 Mohamedou dit avoir été soumis à des «techniques d'interrogatoire additionnelles», approuvées par le secrétaire à la Défense américain de l'époque, Donald Rumsfeld. Il raconte les coups, les violences sexuelles, les hallucinations, les entraves qui empêchent le moindre mouvement. «Ils ont resserré les chaînes autour de mes chevilles et de mes poignets. Après cela, j'ai commencé à saigner [...] Mes pieds étaient engourdis, les chaînes avaient coupé la circulation du sang vers mes pieds et mes mains. J'étais heureux à chaque coup que je recevais, car cela me permettait de changer de position».

On le force à boire de l’eau salée. «C'était si écœurant que je vomis immédiatement. Ils me mettaient n’importe quel objet dans la bouche et criaient: "Avale, enculé!" Je décidais en mon for intérieur de ne pas avaler l’eau salée, ravageuse pour les organes, qui m’étouffa quand ils m’en remplirent de nouveau la bouche. "Avale, crétin." Après une brève réflexion, je préférai l’eau malsaine et néfaste à la mort».

Les faux aveux

Dans un courrier à ses avocats, Mohamedou divise son histoire en deux étapes. «Avant la torture (celle à laquelle je n’ai pas pu résister, j’entends): je leur disais la vérité, à savoir que je n’avais rien fait contre votre pays. Cette situation s’est prolongée jusqu’au 22 mai 2003».

Puis, la «période de torture: après que j’eus cédé. Je répondais par l’affirmative à toutes les accusations […]». Mohamedou fait alors de faux aveux. Pour faire cesser les tortures, il confesse avoir planifié un attentat contre la tour CNN à Toronto (Canada). «Il n’est pas seulement question de dire "oui, je l’ai fait". Non, ça ne marche pas comme ça. Vous devez inventer une histoire complète qui ait du sens, même pour la pire des andouilles».