Révolution culturelle au Sun, qui abandonne «les filles de la page 3»

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Des militantes féministes manifestent à Londres contre la "page 3" du Sun, le 17 novembre 2012
Des militantes féministes manifestent à Londres contre la "page 3" du Sun, le 17 novembre 2012 — Leon Neal AFP

Le Sun a opéré en catimini mardi une révolution culturelle saluée par les féministes: le premier tabloïd britannique s'est finalement résolu à abandonner sa pin-up aux seins nus de la page 3 -mythique et controversée- après 44 ans de service.

Avec elle s'évanouit l'une des traditions les plus décriées de Fleet Street, la rue de la puissante presse londonienne, jusqu'à la fin du XXe siècle.

C'est le Times, propriété comme le Sun du groupe News UK du magnat américain Rupert Murdoch, qui a révélé le scoop.

Comme effrayé de sa propre audace, le Sun, pourtant abonné aux titres fracassants, n'a pas formellement confirmé, évoquant même «des spéculations».

Cependant, l'un de ses porte-parole a confirmé au Times que le modèle dénudé désertait l'édition papier, pour migrer sur le site payant du journal, plus confidentiel.

Mardi, «vous trouverez Lucy, originaire de Warwick, sur Page3.com», s'est-il empressé d'ajouter.

- Une playmate en sursis -

La première pin-up --Stephanie Rahn, une Allemande de 20 ans-- a fait son apparition en 1970, un an après le rachat du Sun par Murdoch.

Des milliers d'autres filles ont depuis enlevé le haut. Certaines comme Linda Lusardi ou Samantha Fox ont acquis une notoriété durable. La plupart ont sombré dans l'anonymat.

C'est encore Murdoch qui a signé l'arrêt de mort de la «page 3 girl», dans un tweet sibyllin en février 2013.

«Démodée à mon goût, mais les lecteurs ne semblent pas de cet avis», a lâché le patron de presse, aujourd'hui âgé de 83 ans.

L'année d'avant, un sondage Yougov avait assuré qu'ils étaient encore 61% à plébisciter les modèles topless.

D'évidence, le Sun a suivi à reculons l'exemple du Bild, son pendant allemand, qui a renoncé aux seins nus en Une à l'occasion de la journée internationale de la femme, en 2012.

Le renoncement du tabloïd britannique obéit à un changement sociétal de moeurs, et à un calcul économique.

Le Sun, qui tirait fin 2014 à 2,2 millions d'exemplaire, est en perte de vitesse. Son lectorat mâle traditionnel, issu de la classe ouvrière, a évolué, et le quotidien peine à séduire les femmes. Qui plus est, son exploitation de la nudité est sérieusement ringardisée par la concurrence des magazines masculins et du net, autrement plus délurés.

Les internautes ne se sont pas privés de tourner en ridicule ce cri du coeur d'Helen Flanagan, sacrée Miss «Best Boobs 2014» par le journal populaire: «Mes seins ont enfin la reconnaissance qu'ils méritent».

Un argument abolitionniste suprême l'a emporté. La suppression de «la page 3 girl» dans le Irish Sun, en août 2013, n'a pas engendré d'effondrement du tirage

- Le combat continue -

Depuis six mois, la résistance du tabloïd britannique donnait des signes de faiblesse.

A l'automne, le Sun s'est livré à une tentative de légitimation. Chaque mardi, sa playmate encourageait à l'auto-palpation dans le cadre d'une campagne contre le cancer du sein.

Chaque vendredi de novembre, ce fut le tour d'un footballeur en caleçon de prôner le même geste contre le cancer des testicules.

Lundi, la fille de la page 3 est apparue en porte-jarretelles et soutien-gorge. Mardi, elle a cédé la place à trois jeunes naïades courant sur une plage de Dubaï en bikini.

La disparition de la pin-up racoleuse «n'a que trop tardé» a fait valoir la ministre à l'Education et aux droits des femmes Nicky Moragan, en condamnant le «sexisme d'un autre âge».

Avant elle, le groupe de pression NMP3 («no more Page 3») dont la pétition contre «le sexisme» et «l'exploitation de la femme-objet» a recueilli quelque 217.000 signatures, a salué sur sa page Facebook «une nouvelle réellement historique».

Son égérie, l'actrice Lucy-Anne Holmes --soutenue par de nombreuses associations de femmes, des syndicats, des politiciens et même le parlement écossais-- a cependant émis un bémol, dans une interview sur la BBC. «C'est un pas dans la bonne direction (...) mais je ne vais pas sauter de joie en considérant comme génial le fait qu'on trouve maintenant des femmes en sous-vêtements en page 3», a-t-elle lâché.