Le pape et les «lapins»: «Le pape François se comporte comme un curé de campagne»

INTERVIEW Philippe Levillain, historien de la papauté, décrypte la communication du souverain pontife...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche
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Le pape François salue la foule avant son départ, le 19 janvier 2015 à l'aéroport de Manille, aux Philippines
Le pape François salue la foule avant son départ, le 19 janvier 2015 à l'aéroport de Manille, aux Philippines — Noël Celis AFP

Depuis son élection, on le dit souvent simple et proche des fidèles. Au fil du temps, le pape François se révèle également adepte des formules chocs et d'un langage bien moins châtié que celui de ses prédécesseurs.

Lors d'une conférence de presse à bord de l'avion qui le ramenait à Rome après un voyage aux Philippines, le souverain pontife s'est ainsi laissé aller au sujet de la natalité. «Certains croient, excusez-moi du terme, que, pour être bons catholiques, ils doivent être comme des lapins», a-t-il notamment expliqué aux journalistes. «Comme des lapins»? L'expression est parlante, mais il suffit de l'imaginer dans la bouche de Jean Paul II ou Benoît XVI pour s'étonner de la voir prononcée par un pape. François a-t-il inventé un style? 20 Minutes a posé la question à Philippe Levillain, historien de la papauté.

Le pape François est un adepte d'une expression libre. Est-ce nouveau au Vatican?

C’est du jamais vu. A l’inverse de ses prédécesseurs, le pape François fait preuve d’une grande familiarité. Son expression est parfois triviale, comme à l’occasion de sa sortie sur les «lapins». Il se comporte comme un curé de campagne. Il n’a pas de distance avec les événements et les gens, il dit ce qui l’inspire dans l’instant. Quitte à lâcher des mots à l’emporte-pièce et à perdre en cohérence. On ne peut pas dire «il ne faut pas utiliser la pilule» en même temps qu’«il ne faut pas procréer comme des lapins»… 

Quelle est la part de stratégie dans ce mode de communication?

L’expression du pape est très jésuite. Il rame un coup à gauche, un coup à droite. Il est dans une logique de remise en cause de ce que les chrétiens et non les non-chrétiens peuvent penser sur l’Eglise. Il veut faire réfléchir. Son message, c’est: l’Eglise pense à tout mais ne peut pas aujourd’hui donner de réponse à tout. Je crois que le pape François a dans sa tête un Concile universel de type Vatican III. Grâce à ses voyages, il prend la température du monde pour avoir une idée de ce qu’il pourra faire ultérieurement.

Comment ce style est-il perçu dans l’Eglise?

Il est apprécié par les fidèles, parmi lesquels le pape François est de toute façon très populaire. Pour autant, sa sortie médiatique sur les «lapins» est mal comprise, d’après les premières remontées que j’ai, aussi bien chez les catholiques traditionnels que parmi les non conformistes qui utilisent des moyens de contraception. Son discours manque de clarté, et je ne suis pas sûr que le pape en soit conscient. Au Vatican, cela ne passe pas du tout. Il est difficile de distinguer l’opinion personnelle du pape des vues de l’Eglise romaine, ce qui est un problème très nouveau. Cela remet en cause l’autorité du souverain pontife, comme on a pu le voir lors du dernier Synode sur la famille.