Flagellation de Raef Badawi: «Les citoyens doivent continuer à interpeller les autorités saoudiennes»

INTERVIEW Nicolas Krameyer, responsable du programme Personnes en danger et Liberté d'expression chez Amnesty International, appelle les citoyens à se mobiliser pour le bloggeur saoudien...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

— 

Ensaf Haidar (C), la femme du bloggeur saoudien Raef Badawi, condamné à 1.000 coups de fouets en Arabie Saoudite, lors d'un rassemblement à Montréal pour sa libération, au Québec le 13 janvier 2015.
Ensaf Haidar (C), la femme du bloggeur saoudien Raef Badawi, condamné à 1.000 coups de fouets en Arabie Saoudite, lors d'un rassemblement à Montréal pour sa libération, au Québec le 13 janvier 2015. — AFP PHOTO/CLEMENT SABOURIN

La flagellation du blogueur Raef Badawi, prévue ce vendredi en Arabie Saoudite, a été reportée pour «raisons médicales». Alors que la France a montré qu’elle défendait les droits humains et la liberté d’expression, Nicolas Krameyer, responsable du programme Personnes en danger et Liberté d'expression chez Amnesty International, explique à 20 Minutes pourquoi les citoyens doivent continuer de se mobiliser.

Le report de la flagellation de ce vendredi est-il une avancée?

Il est encore trop tôt pour être certain que c’est un bon signe. Ce qui est sûr, c’est que la mobilisation mondiale pour la libération de Raef Badawi et l’annulation de ce châtiment cruel, inhumain et dégradant est montée d’un cran depuis quelques jours, et cela embarrasse grandement les autorités saoudiennes. On peut espérer que c’est cette mobilisation qui les a fait reculer, mais on ne peut s’empêcher de noter l’ironie terrible de reculer un traitement aussi scandaleux pour des raisons médicales.

La mobilisation doit donc se poursuivre?

Oui. Les citoyens doivent continuer à interpeller les autorités saoudiennes -via notre pétition ou sur les réseaux sociaux- pour leur faire entendre raison: la liberté d’expression et les droits humains ne peuvent être bafoués de cette façon, alors même que le royaume a ratifié la Convention contre la torture. Les citoyens doivent aussi interpeller le gouvernement français, qui ne s’est toujours pas positionné clairement sur ce dossier, alors que l’Union européenne ou le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme l’ont fait. C’est d’autant plus important au moment où la France se positionne en faveur des droits humains et de la liberté d’expression.

La marche de dimanche à Paris, où était présent un représentant de l’Arabie Saoudite, n’a donc rien changé?

Amnesty se félicite de la présence de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement à cette marche, mais cela doit s’accompagner d’actes concrets. En Russie par exemple, alors que le ministre des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov était à Paris dimanche, deux personnes qui s’étaient mobilisées pour Charlie Hebdo dans la rue ont été arrêtées. Certains pays sont dans une totale hypocrisie: ils étaient là pour redorer leur image, mais ne changent rien dans leurs pratiques. Un certain nombre -pas vraiment des amis de la liberté de la presse et des droits humains- a d’ailleurs considéré qu’ils participaient au défilé de dimanche contre le terrorisme, et pas pour défendre la liberté d’expression.

Et en France?

Nous craignons, en France comme ailleurs, les amalgames, mais aussi qu’au nom de la sécurité, les autorités bafouent certains droits et libertés. La mairie de Villiers-sur-Marne a ainsi déprogrammé Timbuktu par crainte de débordements, et, depuis une semaine, on entend des appels à un renforcement de la surveillance, à un Patriot Act à la française. C’est inquiétant, quand on voit que cette loi américaine permet encore aujourd’hui que des personnes croupissent à Guantanamo, sans avocat et sans avoir été jugées, et qu’elle a amené les dérives dénoncées par Edward Snowden. Nous appelons donc aussi les citoyens français à se mobiliser pour la défense de leurs droits, et demandons au chef de l’Etat que toutes les mesures prises au nom de la sécurité soient respectueuses des droits humains.