Nigeria: «Je n'ai pas arrêté de marcher sur des cadavres»

TEMOIGNAGE Alors que les hommes de Boko Haram ont ravagé sa ville de Baga, sur les rives nigérianes du lac Tchad, Yanaye Grema témoigne...

20 Minutes avec agences

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Des habitants viennent voir le lieu où est survenu un attentat suicide meurtrier à Potiskum, dans le nord-est du Nigeria, le 23 novembre 2014
Des habitants viennent voir le lieu où est survenu un attentat suicide meurtrier à Potiskum, dans le nord-est du Nigeria, le 23 novembre 2014 — Aminu Abubakar AFP

Des tirs, des hurlements, puis une fuite nocturne à travers la brousse jonchée de cadavres. Yanaye Grema est resté terré trois jours pendant que Boko Haram ravageait l'extrême nord-est du Nigeria, rasant au moins 16 villes et villages. Une vaste offensive, décrite comme son attaque «la plus meurtrière» en cinq années d'insurrection, qui aurait fait des milliers de victimes (lire encadré en pied d'article). 

Samedi 3 janvier, la milice d'autodéfense de ce pêcheur de 38 ans venait d'être défaite par la puissance de feu du groupe islamiste, lancé dans une vaste et sanglante offensive contre plusieurs localités. Caché entre un mur et la maison de son voisin, protégé par le feuillage d'un margousier, Yanaye Grema écoutait le massacre se dérouler autour de lui.

 

Une fenêtre d'évasion

«Tout ce que j'entendais c'était des tirs d'armes à feu, des explosions, des hurlements, et les "Allah Akbar" des combattants de Boko Haram», raconte-t-il, par téléphone depuis Maiduguri. «Chaque nuit j'escaladais la palissade de ma maison pour avaler rapidement des graines de manioc, boire de l'eau, et ensuite je retournais dans ma cachette.»

Et le lundi, le nombre de combattants en patrouille a diminué. La ville n'était plus aussi quadrillée, offrant au pêcheur une fenêtre d'évasion. «Mais le mardi, ils ont commencé à piller le marché et toutes les maisons de la ville. Vers 18h, ils ont mis le feu au marché et ont commencé à incendier des maisons. J'ai décidé qu'il était temps de partir avant qu'ils ne se dirigent dans ma direction.»

Partir, dans la direction opposée

Ce n'est que vers 19h30 que Yanaye Grema se hasarde hors de sa cachette. Il commence alors à marcher dans la direction opposée au bruit des islamistes. C'est alors que le pêcheur réalise l'ampleur de l'offensive, qui pourrait s'avérer l'une des plus meurtrières de Boko Haram en six années d'insurrection. «Sur cinq kilomètres, je n'ai pas arrêté de marcher sur des cadavres, jusqu'à ce que j'arrive au village de Malam Karanti, qui était également désert et brûlé.»

Dans la brousse, Yanaye rencontre un vieux berger peul, qui lui conseille de se diriger vers l'ouest afin d'éviter les bandes de Boko Haram. Accélérant le rythme, il rattrape vite un groupe de quatre femmes, fuyardes également. L'une d'elles transporte sur son dos un bébé. «Elles m'ont dit qu'elles avaient fait partie de centaines de femmes arrêtées par Boko Haram et retenues dans la maison d'un chef de district, que Boko Haram avait converti en centre de détention pour femmes.»

 

Des soldats marchent dans les rues de Baga (Nigeria). (PIUS UTOMI EKPEI / AFP)

«Boko Haram représente le mal»

Mais, ses compagnons d'infortune s'avèrent «trop lentes», et le pêcheur continue donc seul. Marchant et courant durant toute la nuit, il arrive le mercredi matin au village de Kekeno, à quelque 65km de son point de départ. Le lendemain, il prend un bus jusqu'à la ville de Maiduguri. «Je serai toujours reconnaissant à ce vieux peul, son conseil m'a sauvé la vie», lâche Yanaye.

Des officiels nigérians ont affirmé, cette semaine, que l'attaque sans précédent de Boko Haram (voir l'encadré en pied d'article) avait forcé près de 20.000 personnes de Baga et des localités près du lac Tchad à prendre la fuite, certains traversant même la frontière tchadienne. Ce week-end, l'armée nigériane a appelé à une coopération internationale face à Boko Haram. Ces offensives «devraient convaincre tous les gens bien intentionnés à travers le monde que Boko Haram représente le mal que nous devons éliminer tous ensemble, plutôt que de critiquer les personnes qui essayent de les contrer», a déclaré le porte-parole du ministère de la Défense, Chris Olukolade.

L'attaque de la semaine dernière n'était pas la première à viser Baga. Près de 200 personnes y avaient été tuées en avril 2013. Des combattants de Boko Haram avaient attaqué la ville, l'incendiant en grande partie, ce qui avait provoqué une violente confrontation avec l'armée nigériane. Cette fois, les islamistes ont rencontré moins de résistance et sont parvenus à prendre le contrôle de la ville ainsi que de la base de la Force multinationale (MNJTF), censée regrouper des soldats nigérians, nigériens et tchadiens dans la lutte contre Boko Haram, mais où ne se trouvaient que des troupes nigérianes au moment de l'attaque. Les analystes estiment que l'offensive du week-end dernière visait les milices d'autodéfense assistant l'armée dans sa contre-insurrection.