«Téhéran veut se poser en leader du Moyen-Orient au 21e siècle»

INTERVIEW Therese Delpech , chercheur au Ceri, analyse la crise des marins britanniques...

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Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a finalement annulé sa visite à New York, accusant les Etats-Unis d'avoir volontairement retardé l'attribution de son visa.
Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a finalement annulé sa visite à New York, accusant les Etats-Unis d'avoir volontairement retardé l'attribution de son visa. — Atta Kenare AFP/Archives
Therese Delpech , chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri), et auteur du «Grand Pertubateur - Réflexions sur la question iranienne» (Grasset), revient sur la crise des marins britanniques, révélatrice des ambitions de ce pays au Moyen-Orient.

Les Occidentaux ne sont-ils pas sans cesse en train de se tromper sur l'Iran?
Ils n’ont pas prévu la révolution islamique en 1979. Ils ont cru à l’ouverture d’une période thermidorienne avec l’élection du président Khatami en 1997. Ils étaient persuadés en 2005 que le résultat des élections présidentielles serait favorable à Hashemi Rafsandjani. Personne n’avait prédit l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad. Ce qui veut dire qu’il faut être prudent quand on fait des pronostics ou des analyses sur l’Iran.

Est-ce que vous avez des doutes sur le fait que Téhéran développe ses capacités nucléaires à des fins militaires ?

Aucun. L’arme nucléaire est un moyen pour l’Iran de se poser en leader du Moyen-Orient au 21e siècle. Et quand on voit ce qu’ose faire Téhéran au Liban, en Irak, en Asie Centrale, dans le Golfe sans la bombe, on peut s’interroger à bon droit sur ce qu’il ferait avec. La crise iranienne dure depuis des années et a tendance à s’aggraver sans trouver de solutions. Mais un jour viendra où il faudra bien faire face à la menace que représente ce nouveau programme nucléaire pour le Moyen-Orient et au-delà.

Sur le plan intérieur, l'arme nucléaire ne risque-t-elle pas aussi de renforcer les durs du régime?
L’acquisition de l’arme nucléaire renforcerait en effet les plus durs du régime, qui pourraient se targuer d’avoir remporté une victoire importante pour l’ensemble de la nation, ce qui leur permettrait aussi de masquer leurs échecs intérieurs, notamment économiques.

Quel était l'objectif recherché le 23 mars lors de la capture des quinze marins britanniques?
Le but est de radicaliser la situation pour contrer ceux qui, à Téhéran, pourraient être tentés par un compromis sur la question nucléaire.

Qui, selon vous, gère ce dossier au sein du régime?
L’enlèvement a été le fait des Gardiens de la Révolution, les Pasdarans, qui sont proches du président Mahmoud Ahmadinejad et qui ont intérêt a la confrontation.

Quelle issue pourrait être trouvée à la crise?
Les Britanniques cherchent une issue diplomatique. Elle ne sera probablement pas simple, ni rapide. Pensez que le skipper français Stephane Lherbier, dans des conditions beaucoup plus anodines, est resté 14 mois otage de Téhéran.

Que serait susceptible d'exiger l'Iran en échange de la libération des quinze marins britanniques?
Si l’enjeu est, pour les Gardien de la Révolution, de durcir la situation, le problème n’est pas vraiment celui d’un échange. Surtout que les Pasdarans ont essuyé récemment un coup très dur avec la défection a l’ouest du général Asghari.

Les négociations pourraient elles prendre la même tournure que pendant la guerre du Liban avec les otages français et américains?
Si tel est le cas, les marins britanniques risquent encore une fois d’être prisonniers pour longtemps.

Que penser de Mahmoud Ahmadinejad, qui prétend avoir des relations directes avec le douzième imam (dans la religion chiite le douzième imam est le
messie que tout le monde attend)?

C’est un personnage fanatique et dangereux, même pour beaucoup d’Iraniens. On ne peut penser sans crainte à la rencontre de ses croyances apocalyptiques et de sa volonté d’acquérir l’arme nucléaire.

Téhéran ne semble plus du tout croire à une intervention militaire des Etats-Unis...
Téhéran pense en effet que Washington a trop de difficultés en Irak et en Afghanistan pour se lancer dans une autre opération militaire à un moment ou l’administration Bush est, de surcroît, très affaiblie sur le plan intérieur. Cela peut être une erreur.

Recueilli par Armelle Le Goff