Mafia à Rome: «De nombreuses villes italiennes sont régulièrement pointées du doigt»

INTERVIEW Le chercheur Fabrice Rizzoli remet en perspective l’affaire qui secoue la capitale italienne...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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Des policiers à Rome, en Italie, le 5 décembre 2014.
Des policiers à Rome, en Italie, le 5 décembre 2014. — FILIPPO MONTEFORTE / AFP

Baptisée «Terre du milieu», l’opération anticorruption menée à Rome emprunte pourtant bien plus à Gomorra qu’au Seigneur des anneaux. En fin de semaine dernière, elle a permis l’arrestation d’une trentaine de personnes et la mise en œuvre de poursuites contre plusieurs dizaines d’autres. Gangsters, politiques, entrepreneurs… C’est tout un réseau criminel qui a été mis au jour par la justice, qui le soupçonne d’avoir contrôlé des appels d’offres et détourné des fonds publics. Ce groupe, dans lequel l’ancien maire de la capitale aurait joué un rôle, a même hérité d’un surnom: «Mafia Capitale.» Fabrice Rizzoli, chercheur et auteur du Petit dictionnaire énervé de la mafia, remet l’affaire en perspective.

Peut-on parler d’une quatrième mafia en Italie?

Je ne suis pas certain que ce soit le terme le plus approprié. Il vaudrait mieux parler de réseau criminel. Dans le concept de mafia, il y a l’idée de contrôle du territoire et de la population; à Reggio de Calabre par exemple, les spécialistes disent que 80% des commerçants sont victimes de racket. Rome n’en est pas là. Ce qui ne veut pas dire que les mafias traditionnelles n’y ont pas joué un rôle. A Rome, la Camorra napolitaine et la ‘Ndrangheta calabraise sont implantées: elles blanchissent de l’argent, rackettent un peu les commerçants qui viennent de leur région d’origine… Elles sont clairement impliquées dans le scandale romain, au même titre que les gangsters, les politiques, les entrepreneurs ou encore les fonctionnaires.

La gestion des déchets, le ramassage des feuilles mortes et l'accueil des immigrés font partie des secteurs infiltrés. Qu’ont-ils en commun?

Ils réunissent deux facteurs qui intéressent traditionnellement la criminalité organisée. C’est d’ailleurs peut-être ce qui rapproche le plus ce réseau d’une mafia classique. D’abord, ces secteurs brassent de l’argent public. Or, c’est dans l’ADN de la mafia d’infiltrer le secteur légal, pour intercepter des fonds publics et blanchir l’argent sale. Et puis ces secteurs permettent de donner du travail aux membres des différents groupes. On peut facilement donner un coup de main au frère du cousin…

Est-ce un problème romain ou un problème italien?

Le scandale romain est de grande ampleur parce qu’il implique notamment l’ancien maire, Giovanni Alemanno. Mais la mafia est présente partout en Italie. Il y a des arrestations chaque année et les affaires ont un caractère cyclique. En 2010, déjà, une cinquantaine de personnes avaient été interpellées dans une affaire nationale de fraude fiscale et de blanchiment d’argent mettant en jeu deux milliards d’euros. Deux importantes sociétés de télécommunication et un sénateur qui servait d’homme de paille à la ‘Ndrangheta étaient notamment impliqués. De nombreuses communes sont aussi régulièrement pointées du doigt. Depuis 1991, 230 conseils (de mairies, mais aussi d’agences qui gèrent les hôpitaux publics) ont été dissous, certains même plusieurs fois.

Le milieu politique est directement mis en cause à Rome. Quels sont les ressorts de cette collaboration?

Des personnalités de gauche comme de droite sont concernées, mais historiquement, le centre-droit est plus enclin à nouer des liens avec la criminalité. La connexion idéologique est plus évidente avec des élus qui ont une vision libérale, pour qui la transparence n’est pas la valeur première… A gauche, cette fois, les mafieux peuvent jouer sur la recherche de la paix sociale. Embaucher des habitants des milieux populaires, c’est faire de l’insertion… Par ailleurs, la mafia peut aussi influer sur le vote de certains quartiers. A la fin des années 1980, Cosa Nostra a par exemple clairement appelé les électeurs à voter pour le Parti socialiste, ce qui s’est traduit très concrètement dans les urnes. Pour autant, son influence ne va pas jusqu’à faire basculer des élections nationales, par exemple en bourrant les urnes.