Ferguson: Comment un fait divers est devenu une affaire nationale

ETATS-UNIS Des rassemblements, qui font la une des médias américains, ont lieu depuis lundi dans 170 villes du pays...

Nicolas Beunaiche

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Des manifestants à Los Angeles, le 25 novembre 2014, après la décision d'un grand jury de ne pas poursuivre le policier qui a tué un jeune Noir à Ferguson Missouri, le 4 août 2014.
Des manifestants à Los Angeles, le 25 novembre 2014, après la décision d'un grand jury de ne pas poursuivre le policier qui a tué un jeune Noir à Ferguson Missouri, le 4 août 2014. — Nick Ut/AP/SIPA

Ferguson, Missouri. Avec ses 21.000 habitants, cette petite ville de la banlieue de Saint-Louis n’était pas vraiment prédestinée à faire la une des médias nationaux. Il a suffi d’un événement pour changer la donne: la mort d’un jeune Noir, Michael Brown, abattu par un policier blanc le 4 août.

Trois mois plus tard, des rassemblements sont recensés dans 170 villes. Barack Obama est obligé de prendre la parole, la Garde nationale est mobilisée à Ferguson et le ministre de la Justice envoyé sur place. Tout cela pour un fait divers? Oui et non. Car la mort de Michael Brown est bien plus, pour les Américains, qu’une simple bavure policière présumée.

«Obama n'a rien changé»

Après des premiers heurts en août puis un retour au calme, c’est une décision de justice qui a remis le feu aux poudres. Celle d’un grand jury, lundi, de ne pas poursuivre l’officier Darren Wilson, au motif qu’il se trouvait en état de légitime défense. Autrement dit, la confirmation, aux yeux d’une partie de la communauté noire, de l’impunité des Blancs qui tuent des Afro-Américains. Sa réaction est, en outre, exacerbée par le fait que le meurtrier est un policier. «Il faut donc y voir toute la symbolique de la violence d’Etat légitime», analyse Olivier Richomme, spécialiste de la civilisation américaine à Lyon-2.

Pour l’universitaire, les racines de la protestation sont plus profondes. «Quelle que soit la sentence dans ce type d’affaire, elle provoque de la colère. Pour réduire ce risque, il aurait fallu une décision extraordinaire, comme l’emprisonnement du policier, estime-t-il. Or, personne ne sait vraiment ce qu’il s’est passé…» Selon lui, la mobilisation de milliers d'Américains est surtout «la traduction d’un malaise». «L’élection d’un président non blanc n’a pas changé les relations entre les communautés, explique-t-il. La ségrégation a toujours cours dans certaines villes et les stéréotypes attachés à la couleur de peau n’ont pas disparu.»

Tout en condamnant les débordements qui ont émaillé certains rassemblements, Obama, dont le discours sur la question de raciale de 2008 est encore dans toutes les têtes, n'a pu que reconnaître une nouvelle fois l’existence du problème. «Dans de nombreuses communautés, les jeunes gens de couleur ont plus de chances de finir en prison ou devant un tribunal que d'accéder à l'université ou d'avoir un bon emploi. (…) Nous avons fait des progrès extraordinaires mais nous n'avons pas fait de progrès suffisants», a déclaré le président américain.

Les limites de Twitter

Au-delà du fait d’actualité, les manifestants se sont donc soulevés en réaction à une situation ancienne. L’absence de leader à la tête du mouvement est d’ailleurs significative. En août, c’est sur Twitter et Vine qu’a débuté le débat sur le drame et sur la discrimination, bien avant que les médias ne s’emparent du sujet. Et depuis, c’est aussi sur le Web que s’organisent les rassemblements, sur la base d’initiatives individuelles. «Elles ont permis de fédérer», commente ainsi Olivier Richomme.

Mais peuvent-elles pour autant pérenniser la lutte? Interrogée par France Info, la sociologue de l’université de Caroline du Nord Zeynep Tufekci en doute. «S'il n'y a pas d'organisation derrière ou de changement en cours, ce ne sont pas [les réseaux sociaux] qui vont résoudre des problèmes structurels», confie-t-elle. «Pour avancer, il faudrait un dialogue national sur le lien entre race et pauvreté, l’école, les inégalités…», complète Olivier Richomme. Sans cela, ajoute-t-il, le mouvement risque de s’essouffler à nouveau… jusqu'à un autre fait divers.