Dix ans de la mort d’Arafat: «On peut discuter sur l’empoisonnement, mais pas sur la mort, qui n’est pas naturelle»

INTERVIEW Pour Emmanuel Faux, auteur de «L'affaire Arafat», il ne fait aucun doute que le leader palestinien n’est pas mort de sa belle mort, comme l’affirment les experts français...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Yasser Arafat, président de l'OLP, le 5 septembre 2004, lors d'une réunion à Ramallah
Yasser Arafat, président de l'OLP, le 5 septembre 2004, lors d'une réunion à Ramallah — Hussein Hussein AFP

Le 11 novembre 2004, le chef historique palestinien, Yasser Arafat, décédait à l'hôpital Percy de Clamart, près de Paris, trente jours à peine après avoir été pris de fortes douleurs intestinales et de vomissements. Mort naturelle ou assassinat par empoisonnement? Dix ans après, les circonstances de sa mort ne sont toujours pas clairement élucidées. Emmanuel Faux, rédacteur en chef à Europe 1, en poste à Jérusalem de  2003 à 2007, et auteur de L'affaire Arafat (Ed. de l'Archipel),  explique à 20 Minutes les raisons pour lesquelles il considère cette mort «non naturelle».

Dix ans après, sait-on enfin de quoi est mort Yasser Arafat?

Selon le rapport officiel des médecins français de novembre 2004, Yasser Arafat est mort des suites d’une hémorragie cérébrale massive. Mais on reste dans le flou total sur les causes de sa mort, d’autant plus qu’aucune autopsie n’a été effectuée, ni à la demande de la famille, ni de l’Autorité Palestinienne, ni des autorités françaises. Et, malgré les différentes expertises réalisées sur des vêtements et objets du défunt en décembre 2011, puis sur la dépouille de Yasser Arafat en novembre 2012, les conclusions des experts divergent toujours.

Quelles sont ces conclusions?

Les trois groupes d’experts -suisses, français et russes- ont relevé des niveaux de radioactivité issue du polonium 210 sur les prélèvements effectués en 2012. Mais, alors que les Suisses ont conclu à la possibilité d’un empoisonnement, les Russes, qui en novembre 2013 penchaient du même côté, ont totalement changé de version un mois après -et après le passage du rapport par le cabinet du ministre des Affaires Etrangères, Sergueï Lavrov. La conclusion officielle devient alors que le raïs est sans doute mort de sa belle mort. Les experts français sont sur la même ligne. Ils estiment que l’observation de Polonium 210 ne permet pas de conclure à un empoisonnement, et curieusement, en concluent qu’il n’y a donc pas eu d’empoisonnement, et que Yasser Arafat est mort de mort naturelle.

Mais, selon vous, cette mort est «non naturelle»…

On peut discuter sur l’empoisonnement, mais pas sur la mort, qui n’est pas naturelle, comme l’indiquent les expertises et quatre médecins auxquels je donne la parole dans le livre. Par exemple, le professeur François Bricaire, qui a eu connaissance du dossier médical et même vu Yasser Arafat alors qu’il était dans le coma à Percy, estime que l’hypothèse d’une mort naturelle n’est «pas pertinente». S’il est légitime de dire que le Polonium n’est pas avec certitude la source de l’empoisonnement -certains spécialistes considèrent qu’il peut s’agir d’une alliance de poisons ou d’un champignon-, on ne peut pas sur cette base écarter purement et simplement l’hypothèse de l’empoisonnement.

Pourtant, les conclusions de l’instruction française devraient confirmer la thèse de la mort naturelle…

Effectivement. Les juges devraient suivre les conclusions des experts, et confirmer cette thèse dans leurs conclusions, qui doivent être rendues début 2015, comme me l’a indiqué le juge Jacques Gazeaux, l'un des juges qui instruit l'affaire après la plainte déposée par Souha Arafat (son épouse) en 2012 à Nanterre. Selon eux, Arafat est mort de vieillesse, de fatigue, il n’était pas en bonne santé du fait de son confinement depuis deux ans et demi à Ramallah (Cisjordanie). Mais il est pour moi incompréhensible que les autorités françaises s’obstinent dans cette voie. Pour l’histoire, il est primordial que la France contribue à faire toute la lumière sur cette affaire.