Espagne: Podemos, le petit parti qui pourrait bien mater les gros

ELECTIONS Un sondage place ce mouvement issu des Indignés en tête des intentions de vote, un an avant les législatives...

Nicolas Beunaiche

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Pablo Iglesias, le leader du parti Podemos, à Madrid, en Espagne, le 30 mai 2014.
Pablo Iglesias, le leader du parti Podemos, à Madrid, en Espagne, le 30 mai 2014. — Paul White/AP/SIPA

Il arbore une queue-de-cheval, ne porte jamais de costume et voue un culte à la série Game of Thrones. Sur le papier, Pablo Iglesias, 36 ans, n’a pas vraiment le profil traditionnel du favori d’un scrutin national. Et pourtant, depuis dimanche et la publication d’un sondage dans El Pais, le leader du parti Podemos est bel et bien à la tête de la première formation politique d’Espagne, au moins virtuellement. A un an des législatives…

La performance est d’autant plus impressionnante que le parti n’a pas encore fêté son premier anniversaire. Lancé en janvier, Podemos a d’abord obtenu cinq sièges d’eurodéputés en mai, en réalisant le score de 8% des voix. Cinq mois plus tard, voici la formation créditée de 27,7% des suffrages, devant les socialistes du PSOE (26,2%) et les conservateurs du PP (20,07%). Un séisme au pays de Mariano Rajoy.

La mainmise d'Iglesias

A l’image de son leader, Podemos est un parti atypique. Née dans le sillage des Indignés, la formation s’est structurée «de manière participative, avec une organisation en cercles et la mise en place d’une assemblée constituante», explique Héloïse Nez, maître de conférences à l’université de Tours. A la différence des partis traditionnels, très hiérarchisés, Podemos «tente d'articuler des logiques de participation et de représentation politique», analyse la chercheuse.

En octobre, la balance entre les deux concepts a légèrement penché en faveur du second: lors d’une consultation en ligne, plus de 80% des votants ont soutenu la résolution défendue par Iglesias et son équipe, consacrant une organisation bien plus verticale que celle des Indignés. Au cours du mois de novembre, Podemos élira ainsi son secrétaire général. Le favori du scrutin: Iglesias évidemment.

Sur le plan des idées, les militants appellent à réduire la consommation d’énergies fossiles au profit des énergies renouvelables, veulent lutter contre la pauvreté en instaurant un revenu de base pour tous, souhaitent révoquer le Traité de Lisbonne et promeuvent le référendum pour toutes les réformes constitutionnelles majeures. Un programme proche de celui de la gauche de la gauche en France, en somme. Avec un écho pourtant bien différent.

Un parti critiqué

Pour Héloïse Nez, le succès d’estime du parti est le produit de la médiatisation de plus en plus importante d’Iglesias, mais aussi du contexte politico-économique espagnol, avec un chômage à 24%. «Podemos bénéficie du rejet du bipartisme et de la corruption déjà exprimé par les Indignés», explique-t-elle. «C'est une réaction à la politique d'austérité et de diminution drastique des services publics», complète Barbara Loyer, professeure à l’Institut français de géopolitique à Paris-VIII, qui pointe aussi un discours opposant «la caste» aux «gens décents».

Il serait cependant caricatural de faire du soutien à Podemos un vote uniquement protestataire, nuance Héloïse Nez. Selon le sondage publié dimanche, près de 42% de ses électeurs indiquent être «déçus» par les autres partis et «désenchantés», mais 33% évoquent aussi une conviction idéologique.

En Espagne, la popularité de la nouvelle formation suscite en tout cas autant d’interrogations que de critiques. El Pais évoque notamment un parti qui «se nourrit des erreurs des autres». Et le journal d’insister sur la proportion des personnes interrogées qui considèrent que les propositions du mouvement ne sont pas réalistes (54%) ou que ses idées pour sortir de la crise ne sont pas claires (39%). Le quotidien rappelle aussi que ce sondage a été réalisé en pleine affaire de corruption pour en conclure qu’il s’agit davantage d’une «photographie instantanée» de l’état d’esprit des citoyens que d’une véritable prédiction en vue des législatives. En un an, la donne pourrait évidemment encore changer. Mais Podemos et Iglesias devraient à coup sûr bien figurer dans l’album photo de la campagne.