Dix ans après, la justice européenne se penche sur le massacre de Beslan

JUSTICE 447 ressortissants russes, proches des 330 otages civils tués et des quelque 750 blessés, ont demandé à la Cour européenne des droits de l'Homme d'éclaircir les zones d'ombres qui subsistent autour du drame...

B.D. avec AFP

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Un enfant libéré par un volontaire le 3 septembre 2014 à Beslan
Un enfant libéré par un volontaire le 3 septembre 2014 à Beslan — Yuri Tutov AFP

Quelle responsabilité porte Moscou dans le dénouement sanglant de la prise d'otages de Beslan en 2004? Des rescapés et des proches des centaines de victimes demandent à la justice européenne de répondre à la question qu'ils posent depuis dix ans.

Lors d'une audience ce mardi, la Cour européenne des droits de l'Homme a écouté les arguments du gouvernement russe et des avocats de 447 ressortissants russes, proches des 330 otages civils tués, dont 186 enfants, et des quelque 750 blessés, qui lui demandent d'éclaircir les zones d'ombres qui subsistent autour du drame.

Rancoeur et doutes

Dix ans après, cette prise d'otages menée dans une école d'Ossétie du Nord par un commando de rebelles protchétchènes, continue de nourrir la rancoeur et les doutes. Et la Cour a décidé de traiter toutes les demandes qui lui sont parvenues en une seule affaire, en regroupant les requêtes collectives déposées contre la Russie entre 2007 et 2011. 20 des requérants étaient présents à l'audience devant une chambre de la juridiction européenne, composée de 7 juges.

Le 3 septembre 2004, plusieurs explosions et un assaut des forces russes avaient mis fin à la prise d'otages, après trois jours de vaines négociations avec le commando. Ce dernier réclamait notamment la fin de la guerre en Tchétchénie pour libérer leurs plus de 1.000 otages. Le drame survenait après une série d'attentats sur le territoire russe, revendiqués ou attribués au mouvement séparatiste tchétchène, dont un attentat suicide qui avait fait 40 morts dans le métro de Moscou.

«Dans le cas de Beslan, les autorités avaient affaire à une troupe de mercenaires armés, entraînés et bien formés», qui avaient «prévu de mourir avec leurs otages», a souligné à l'audience le représentant de la Russie, Gueorgui Matiouchkine. «Les revendications exprimées par les terroristes ne pouvaient pas être satisfaites», a-t-il souligné, en assurant que «les agents des forces spéciales avaient pour principal but de sauver les vies des otages».

Des chars et des lance-flammes

Le but n'était pas de sauver les otages, mais «d'éliminer les terroristes», a rétorqué un des avocats des requérants, Sergueï Kniazkine. La preuve, c'est le recours disporportionné à la force, a souligné un autre de leurs avocats, la Britannique Jessica Gavron. «Il fallait utiliser des armes non létales», a-t-elle fait valoir devant les juges, en remarquant que «des chars et des lance-flammes ont été utilisés alors que des enfants se trouvaient encore dans l'école».

Après les premières explosions, les forces de sécurité avaient pris d'assaut le bâtiment. Des otages, déjà éprouvés par les conditions difficiles de leur détention, périrent où furent blessés pendant l'opération et tous les preneurs d'otages, sauf un, sont présumés avoir été tués par les explosions et le combat qui suivit. En outre, les pompiers, «déployés trop tardivement», n'ont pas eu assez d'eau pour intervenir, et 116 personnes sont mortes brûlées dans le gymnase, a souligné Me Gavron.

Selon elle, les autorités russes ont manqué à leur obligation de protéger les victimes, inscrite à la convention européenne des droits de l'Homme. Le gouvernement russe a toujours assuré de son côté que les premières explosions dans l'école avaient été provoquées par les dispositifs placés par les preneurs d'otages dans l'établissement. L'enquête officielle des autorités russes a attribué toutes les pertes aux rebelles.

Mais celle-ci a été «lacunaire», ont dénoncé mardi les avocats des requérants. «Les indices et les preuves ont été systématiquement éliminés et détruits sans possibilité de mener d'enquête» et l'accès au dossier refusé aux victimes et à leurs proches, a souligné Me Kniazkine. La CEDH ne tranchera pas l'épineux dossier de Beslan à l'issue des plaidoieries de mardi, mais rendra son arrêt à une date ultérieure.