«Daesh n'est pas une organisation richissime comme voudraient le faire croire les Américains»

INTERVIEW Mathieu Guidère, professeur d'islamologie à l'Université de Toulouse et spécialiste du terrorisme, revient sur les derniers événements en Irak et en Syrie...

Propos recueillis par Céline Boff
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Photo d'archive, diffusée sur le compte Twitter du média jihadiste Al-Baraka le 11 juin 2014, montrant des militants du groupe Etat islamique à la frontière syro-irakienne
Photo d'archive, diffusée sur le compte Twitter du média jihadiste Al-Baraka le 11 juin 2014, montrant des militants du groupe Etat islamique à la frontière syro-irakienne — Albaraka News

Pour éradiquer Daesh, la coalition internationale multiplie les frappes contre les complexes gaziers et pétroliers d’Irak et de Syrie. Car ces installations, dont les djihadistes ont pris le contrôle, seraient leur principale source de financement. Les hydrocarbures seraient en effet acheminés en contrebande notamment vers la Turquie voisine. Mathieu Guidère, professeur d'islamologie à l'Université de Toulouse et spécialiste du terrorisme, répond aux questions de 20 Minutes.

Les frappes ont commencé le 8 août en Irak et le 23 septembre en Syrie. Quel bilan en tirez-vous?

Un bilan mitigé. La coalition devait viser l’Etat islamique, mais elle bombarde des contrées où EI n’est pas présent, comme le nord de la Syrie. Là, elle frappe d’autres organisations djihadistes, telles qu’Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Quaida, ou encore le groupe Khorassan.

Dans ces régions, les bombardements font de nombreuses victimes civiles et contribuent à l’épuration ethnique de la Syrie, puisqu’ils ont poussé plus de 200.000 Kurdes syriens à fuir en Turquie. Ils renforcent également le régime de Bachar al-Assad, dont les forces ne sont visées par aucune frappe.

La coalition frappe des complexes pétroliers et gaziers dans le but d’assécher les finances de Daesh. C’est une stratégie pertinente selon vous?

Ces bombardements créent surtout des dégâts considérables pour l’économie et l’environnement de ces régions. Imaginez les conséquences d’un puits de pétrole en feu!

Et puis, viser ces complexes ne fait que déplacer le problème, comme cela a déjà été le cas au Mali. La France a frappé le nord de ce pays, les djihadistes sont donc partis en Libye, avant de revenir dans le nord Mali… En Irak et en Syrie, les combattants de l’EI ne restent pas sagement sous les bombes: ils se déplacent vers les frontières turque, jordanienne et saoudienne et rentreront sans doute bientôt dans ces pays.

Un militant de Daesh, interviewé par CNN, assure que son organisation a d’autres sources de revenus que le pétrole. Qu’en pensez-vous?

C’est une évidence. L’Etat islamique n’a pas attendu de mettre la main sur les complexes pétroliers et gaziers pour asseoir sa puissance. Leur force, c’est d’avoir eu l’intelligence de ne pas assassiner tous les civils.

Dans des grandes villes comme à Mossoul, ils ont laissé ces populations travailler et ont mis en place un système de taxes. Mais Daesh n’est pas une organisation richissime comme voudraient le faire croire les Américains: elle n’est pas payée en dollar mais en dinar, qui est une monnaie de singe.

Dominique de Villepin estime que la participation française aux frappes alimente le terrorisme. Qu’en pensez-vous?

Je partage ce diagnostic. L’Occident est déjà intervenu en Afghanistan, en Irak ou encore en Somalie et à chaque fois, de nouveaux foyers de djihadistes sont apparus. Je vous rappelle qu’en 2003, il n’y avait pas un seul islamiste en Irak –Saddam Hussein les avait tous tués.

Je crois que la solution ne peut être que régionale. C’est aux Saoudiens, aux Turcs, aux Iraniens ou encore aux Qataris de régler ce problème. Sans compter que l’intervention de l’Occident participe à l’unification des forces islamistes: avant les frappes, les combattants d’EI et ceux d’Al-Nosra se haïssaient et s’entre-tuaient. Ils ont désormais décidé de mettre leurs différends de côté et de s’allier pour combattre la coalition internationale…