Lutte contre le djihad: «On ne peut pas parler de guerre mondiale»

INTERVIEW François Heisbourg, président de l'International Institute for Strategic Studies, évoque la nouvelle donne de la lutte contre le djihad...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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Un jihadiste le 16 septembre 2014 à Raqa
Un jihadiste le 16 septembre 2014 à Raqa — - RMC

«Oui, cela pourrait se reproduire.» L’édito de Roger Cohen dans The Atlantic, à l’occasion du 100e anniversaire du début de la Première Guerre mondiale, avait beaucoup fait parler à l’époque de sa parution, en juillet. L’éditorialiste du New York Times y énumérait les signes de l’avènement d’une Troisième Guerre mondiale, au premier rang desquels «le chaos en Syrie». Alors que l’Irak est lui aussi, depuis lors, partiellement tombé aux mains des djihadistes et que les Etats se mobilisent pour combattre Daesh, la question se pose de manière plus franche encore. Vers quel type de conflit l’organisation de l’Etat islamique entraîne-t-elle le monde? François Heisbourg, président de l'International Institute for Strategic Studies (IISS), a répondu aux questions de 20 Minutes.

Le conflit est-il en train de virer à la guerre mondiale?

Dans la mesure où il y a un adversaire désigné ou auto-désigné qui prétend se doter des moyens d’un Etat et livre des combats, on peut effectivement parler de guerre. Mais pour autant, si on peut parler de guerre internationale, il vaut mieux se garder d’évoquer une guerre mondiale, qui est un concept qui renvoie à l’image de conflits ayant fait des dizaines de millions de morts. Les caractéristiques du conflit actuel ne sont quand même pas les mêmes que celles de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale.

Daesh dispose-t-il les moyens financiers et militaires d’un Etat?

Financièrement, oui. L’exportation sauvage du pétrole irakien et syrien par Daesh remplit les caisses. Avec une production de 100.000 barils par jour à 100 dollars l’unité, la manne quotidienne est donc potentiellement de 10 millions de dollars. Même si on peut considérer que personne n’achète le pétrole de Daesh à ce prix-là, s’il se vend à ne serait-ce que 20 ou 30% de sa valeur, la somme reste encore énorme. Et il faut y ajouter l’argent des généreux donateurs et l’impôt révolutionnaire prélevé dans des villes d’importance comme Mossoul…
Militairement, c’est autre chose. Daesh a reçu du matériel de pays du Golfe comme le Qatar entre 2011 et 2013, lorsqu’il s’agissait de chasser Bachar al-Assad de Syrie, et a même à sa disposition des chars d’assaut américains et des fusées russes. Mais ces engins restent très vulnérables aux frappes aériennes. La différence de Daesh avec les Etats traditionnels, c’est qu’il n’utilise pas des armes conventionnelles; sa marque de fabrique, ce sont les attaques terroristes.

Qu’a changé Daesh pour l’Occident dans la lutte contre le djihad?

Le changement fondamental, c’est la création du premier Etat terroriste au monde. Le califat islamique autoproclamé est la première entité politique djihadiste capable de lever l’impôt, d’imposer sa loi et de régler à sa façon les problèmes de sécurité. Al-Qaida n’en a jamais été capable; au mieux, ses membres ont parfois pu trouver l’asile dans certains Etats... Il va donc falloir apprendre à gérer cette situation. Or nous ignorons le degré de résilience de ce groupe aux coups. Peut-il s’effondrer en trois semaines ou faudra-t-il trois ans pour le chasser d’Irak et de Syrie? Mieux vaut partir du principe que cela va durer. La conquête du Nord-Mali par les djihadistes a préfiguré ce qui peut attendre les Occidentaux mais à l’époque, l’intervention rapide au sol de la France a permis de leur couper l’herbe sous le pied. En Irak, les Américains n’ont pas voulu intervenir il y a trois mois. S’ils l’avaient fait, peut-être le problème aurait-il pu également être réglé plus rapidement.