Assassinat des moines de Tibéhirine: La visite des juges français peut-elle faire éclater la vérité?

JUSTICE Après deux reports, Alger a finalement autorisé, mercredi, deux juges français à venir sur leur sol enquêter sur cette affaire…

Vincent Vantighem

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Les sept moines avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère isolé, situé près de Medea. Le Groupe islamique armée (GIA) de Djamel Zitouni, parfois soupçonné d'avoir été un agent infiltré des services algériens, avait revendiqué dans un communiqué l'enlèvement et l'assassinat des religieux.
Les sept moines avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère isolé, situé près de Medea. Le Groupe islamique armée (GIA) de Djamel Zitouni, parfois soupçonné d'avoir été un agent infiltré des services algériens, avait revendiqué dans un communiqué l'enlèvement et l'assassinat des religieux. — afp.com

Un acte cruel de la part d’islamistes. Ou une grosse bavure de l’armée algérienne. Dix-huit ans après les faits, l’enquête sur la mort des sept moines français de Tibéhirine (Algérie) pourrait faire un grand pas en avant. Après deux reports inexpliqués, Tayeb Louh, le ministre algérien de la Justice a indiqué, mercredi, que son pays autorisait enfin les juges français à venir enquêter sur leur sol, comme ils le réclament depuis des années.

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Les 12 et 13 octobre prochains, le juge antiterroriste Marc Trévidic et sa consœur Nathalie Poux se rendront donc en Algérie où ils assisteront notamment à l’exhumation des restes des moines, dont seules les têtes décapitées avaient été retrouvées le long d’une route proche de Tibéhirine. 20 Minutes fait le point sur cette affaire…

Que vont faire les magistrats français sur le sol algérien?

Marc Trévidic et Nathalie Poux vont assister à la cérémonie d’exhumation des têtes des sept moines français, inhumées à Tibéhirine à 90 kilomètres au sud d’Alger. Ils prendront part, également, à l’autopsie des restes des moines, réalisée par des experts algériens.

Pourquoi l’autopsie peut-elle être déterminante?

Simplement parce qu’elle peut permettre d'établir la vérité entre les deux versions qui s’opposent depuis dix-huit ans. D’après la version officielle, soutenue par Alger, les moines auraient été enlevés par le groupe islamiste armé (GIA) de Djamel Zitouni qui les aurait décapités.

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Mais plusieurs témoignages viennent contredire cette thèse. Les moines, retenus dans un bivouac, auraient pu être la cible de militaires algériens qui auraient tiré depuis un hélicoptère. Se rendant compte de la bavure, ces militaires auraient ensuite décapité les cadavres des moines afin de faire croire à un acte du GIA.

Outre la présence d’impacts de balles, l’autopsie devrait permettre de savoir si les têtes des moines ont été décapitées post-mortem. Si tel est le cas, la thèse officielle volerait alors en éclat.

Pourquoi cette enquête n’a-t-elle pas été menée plus tôt?

Sujet de discorde entre Paris et Alger, l’affaire des moines de Tibéhirine est très complexe. Si la responsabilité des militaires algériens était établie dans cette affaire, Alger devrait sans nul doute rendre des comptes à la France.

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C’est sans doute pour cette raison que les deux visites programmées des magistrats français ont été annulées, sans raison.

L’Algérie enquête-t-elle de son côté sur cette affaire?

Oui. D’ailleurs, en parallèle de la visite française en Algérie, le magistrat algérien qui suit également le dossier doit se rendre en France le 21 octobre pour mener des auditions.

Quels sont les éléments du dossier qui accréditent la thèse officielle?

Depuis la découverte des têtes des moines, Alger accuse le GIA d’avoir perpétré cet assassinat. De fait, le Groupe islamique armé de Djamel Zitouni avait dans un premier temps revendiqué, dans un communiqué, le rapt des moines, puis leur assassinat.

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Trois moines, qui avaient échappé à l’enlèvement, ainsi que des villageois, ont confirmé aux gendarmes l’implication du GIA dans le rapt survenu dans une des zones les plus troublées d’une guerre civile qui a fait environ 200.000 morts en une décennie.

Quels sont les éléments qui contredisent cette thèse?

Le principal élément est le témoignage indirect d’un militaire algérien. Rapporté en 2009 par l’ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, le général François Buchwalter, ce témoignage fait part de l’attaque d’un bivouac par des hélicoptères de l’armée algérienne.

«Ça ne pouvait être qu’un groupe armé, a raconté ce militaire. Ils ont donc tiré sur le bivouac. Une fois posés, ils ont découvert qu’ils avaient tiré notamment sur les moines. Les corps des moines étaient criblés de balles…»

Zoom sur le monastère de Tibéhirine

Fondé en 1938, à 90 kilomètres au sud d’Alger, le monastère trappiste de Tibéhirine se trouve dans une zone montagneuse. Baptisée Abbaye Notre-Dame de l’Atlas, elle accueille des moines qui se consacrent à la prière et vivent du travail de la terre selon la doctrine trappiste. La ferme et les terres sont nationalisées en 1976 mais les moines gardent ce qu’ils peuvent cultiver.