Steven Sotloff, le journaliste décapité, voulait une «dernière belle histoire»

PORTRAIT Il était détenu par les djihadistes de l'Etat islamique depuis treize mois...

Céline Boff

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Steven Sotloff
Steven Sotloff — D.R.

Shirley Sotloff ne prendra sans doute pas la parole. Elle préfère «pleurer son fils dans l’intimité». Et retrouver le silence qu’elle a brisé une seule fois, le 27 août dernier. Dans une vidéo, elle implorait Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l’Etat islamique (EI), de libérer son fils. Et surtout, de lui laisser la vie sauve.

«Vous, le calife, pouvez accorder l’amnistie. Je vous demande s’il vous plaît de libérer mon enfant. (…) En tant que mère, je demande à votre justice d’être miséricordieuse et de ne pas punir mon fils pour des choses sur lesquelles il n’a aucun contrôle.» Son message n’a pas été entendu. Mardi 2 septembre, les djihadistes de l’EI ont décapité son fils, le journaliste Steven Sotloff, détenu depuis treize mois, comme ils avaient également décapité, le 19 août dernier, le journaliste James Foley. L’exécution, à nouveau filmée, est très similaire: Sotloff, vêtu d’une blouse orange, est placé à genoux, aux côtés d’un homme masqué et armé d’un couteau.

«Il m’avait dit qu’il voulait arrêter le reportage pour quelque temps»

Steven Sotloff était un peu plus jeune que James Foley, 31 ans contre 40, mais tout aussi sérieux, prudent et passionné par le Moyen-Orient. Diplômé en journalisme de l’université d’Orlando, il avait longtemps vécu au Yémen et parlait couramment arabe. Journaliste indépendant, il avait travaillé pour le Time, World Affairs, The National Interest ou encore Foreign Policy.

CNN et Fox News l’invitaient régulièrement pour témoigner de la situation en Syrie, en Libye ou encore en Egypte, pays dans lesquels il a réalisé plusieurs reportages. Il avait couvert la guerre, interviewé le Premier ministre libyen Abderrahim el-Keib, mais ce qu’il préférait, c’était raconter le quotidien des civils, comme celui d’enfants syriens réfugiés dans un camp.

Capture d’une photo du compte Instagram de Steven Sotloff - Capture Instagram
 

Il en avait aussi marre, marre d’être tabassé, de se faire tirer dessus. D’après son fixeur, il était prêt à raccrocher. «Il m’avait dit qu’il voulait arrêter le reportage pour quelque temps, au moins concernant les conflits au Moyen-Orient, et peut-être s’inscrire à une formation de retour en Floride. Mais il voulait d’abord en faire un dernier en Syrie. Il disait qu’il voulait une bonne histoire», avait confié cet homme dans les colonnes du Daily Beast.

«Nous, les Américains, nous aimons voir nos ennemis comme totalement inhumains»

Son histoire à lui? Sur son compte Twitter, il se définissait comme un philosophe, qui avait grandi à Miami (Floride) et qui vivait en Libye. Américain, il était aussi citoyen israélien, une information que les autorités ont tenu secrète jusqu’à son exécution. Et si Sotloff était fan de l’équipe de basket-ball des Miami Heat, il l’était nettement moins de la politique étrangère menée par son pays.

Ce qui le définit le mieux, c’est peut-être cette phrase du diplomate et historien américain George Kennan: «Nous, les Américains, nous aimons voir nos ennemis comme totalement inhumains, tout-puissants (…), sans imaginer leurs propres problèmes et ne cherchant qu’à nous détruire. Quelle que soit leur vraie nature, nous persistons toujours à les voir de cette façon. C’est le reflet de la faiblesse de notre philosophie, de notre incapacité à reconnaître une relativité dans l’amitié ou l’inimitié.»

Il l’avait inscrite comme citation favorite sur sa page Facebook.