Nominations européennes: «Les Allemands ont jusque-là assez bien manœuvré»

INTERVIEW Yves Bertoncini, directeur du centre de réflexions Notre Europe, revient sur les nominations du Polonais Tusk et de l'Italienne Mogherini...

Propos recueillis par Céline Boff

— 

La chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et Donald Tusk, nommé depuis samedi au poste de président du Conseil européen.
La chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et Donald Tusk, nommé depuis samedi au poste de président du Conseil européen. —

Herman Van Rompuy et Catherine Ashton, c’est (bientôt) fini. L’Union européenne s’est dotée samedi de deux nouveaux visages, avec le Polonais Donald Tusk à la tête du Conseil européen et l’Italienne Federica Mogherini comme chef de la diplomatie. Ils prendront leurs fonctions le 1er décembre. 20 Minutes fait le point avec Yves Bertoncini, directeur du centre de réflexions Notre Europe.

Que pensez-vous de la nomination de Donald Tusk à la tête du Conseil européen?

C’est un choix très symbolique. Qu’un Polonais soit nommé à ce poste 25 ans après la chute du mur de Berlin prouve que l’Europe s’est bel et bien réunie et réunifiée. Pour l’anecdote, l’un de mes amis polonais m’expliquait hier que cette nomination est vécue en Pologne comme le couronnement des 25 meilleures années du pays. Contrairement à ce qu’ont vécu les Français, ce dernier quart de siècle a en effet été une période de grands progrès pour le peuple polonais.

Et politiquement, comment analysez-vous ce choix?

La Commission européenne étant déjà présidée par un homme de droite -le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker- nous aurions pu imaginer une personnalité de gauche pour le Conseil européen… Mais Angela Merkel était très soucieuse de préserver cette institution à droite.

La nomination de Tusk prouve que les Allemands ont jusque-là assez bien manœuvré. Reste à savoir maintenant qui deviendra le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, un poste stratégique et pour lequel le nom de Pierre Moscovici circule.

Federica Mogherini est la nouvelle chef de la diplomatie européenne. Son inexpérience est critiquée. Est-ce un problème, selon vous?

Absolument. D’abord parce que Juncker, qui est issu d’un petit pays, n’a pas de crédibilité internationale. Pour compenser, les chefs d’Etat et de gouvernement auraient pu choisir une personnalité avec une véritable stature. Et s’ils voulaient à tout prix nommer une femme, de gauche, italienne, ils auraient pu choisir Emma Bonino, ancien commissaire européen et ancienne ministre des Affaires étrangères.

Les Etats refont la même erreur qu’avec Catherine Ashton, dont le bilan n’est pas très flamboyant. Mais peut-être ne souhaitent-ils pas, dans le fond, nommer un grand profil à ce poste… Ce qui est terrible, car le sang coule partout aujourd’hui aux frontières de l’Europe: en Ukraine, en Syrie, en Israël, en Palestine, en Méditerranée…

Justement, à quels grands défis Tusk et Mogherini vont-ils être confrontés?

Si la crise de l’euro restera au cœur des préoccupations ces cinq prochaines années, une nouvelle période s’ouvre, marquée par les grands défis internationaux. L’Europe est confrontée à de nombreux enjeux extérieurs: énergétiques, de stabilité, migratoires, climatiques, commerciaux -avec la grande négociation qui s’ouvre avec les Etats-Unis… Tusk et Mogherini ont un vrai agenda international et un rôle important à jouer.

A quoi vous attendez-vous de leur part?

J’espère, comme le disent les Suisses, «à être déçu en bien». C’est-à-dire à être positivement surpris. Ceci dit, il faut garder en tête que derrière toutes les institutions européennes, il y a les Etats. Ces derniers veulent-ils oui ou non que les choses fonctionnent mieux? Car, sans réelle volonté de la part des dirigeants européens, sans politique clairement définie, Tusk et Mogherini ne pourront faire avancer aucun dossier.