VIDEOS. Irak: «Les jours de l'Etat islamique sont comptés»

INTERVIEW Selon Mathieu Guidère spécialiste du Moyen-Orient, alors que les forces kurdes, bien aidées par l'aviation américaine, ont repris le barrage de Mossoul...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Des kurdes irakiens surveillent le front le 12 août 2014, au nord-est de Mossoul, où ils combattent les jihadistes de l'Etat islamique
Des kurdes irakiens surveillent le front le 12 août 2014, au nord-est de Mossoul, où ils combattent les jihadistes de l'Etat islamique — Ahmad Al-Rubaye AFP

L’Etat islamique a connu un premier revers militaire. Les forces kurdes, aidées par les raids américains, ont repris dimanche le plus grand barrage d’Irak des mains djihadistes. «Le barrage de Mossoul a été complètement libéré», a déclaré Ali Awni, un responsable du principal parti kurde irakien.

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Les peshmerga avaient lancé samedi une offensive pour reprendre ce lieu stratégique, qui fournit de l’eau et de l’électricité à la majeure partie de la région. Pour Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université de Toulouse et spécialiste du Moyen-Orient, cette prise militaire marque un tournant dans la contre-offensive des forces kurdes.

En quoi la prise du barrage est-elle importante pour les Kurdes?

Cette prise militaire est d’abord symbolique car elle illustre la possibilité de vaincre l’Etat Islamique. C’est la première victoire militaire contre les djihadistes. La progression était jusque-là fulgurante et personne ne semblait pouvoir les arrêter. Cela redonne du courage aux troupes kudes. Cette opération, qui est la première application du dernier vote de sécurité, est aussi une victoire stratégique. Contrôler le barrage, c’est contrôler l’eau. Une ressource presque aussi importante que le pétrole dans la région. Sur le plan humanitaire, c’est aussi un gain important. Les djihadistes menaçaient d’utiliser le barrage comme une arme. En le faisant exploser, ils risquaient d’inonder les terres et les villages dans la région, comme cela avait été le cas aux alentours de Fallouja [à l’ouest de Bagdad], lorsqu’une tribu avait refusé de faire allégeance à l’Etat islamique (EI).

L’appui aérien des Américains a joué un rôle décisif dans cette contre-offensive…

Sans soutien aérien massif des Américains, jamais les Kurdes n’auraient pu reprendre le contrôle de ce barrage. Les Etats-Unis ont bombardé le centre de communication et de commande, mais aussi des bombardiers, des véhicules blindés… Chaque troupe combattante de l’EI a été visée. Après les bombardements, les Kurdes ont pu avancer sans aucune perte contre les combattants restants. Les Américains ont énormément préparé le terrain sur le plan logistique. Tout a été nettoyé. Les armes livrées par la France, comme les mitrailleuses automatiques, les mortiers, les missiles antichars, ont permis aux pershmergas de détruire ce qu’il restait.

Jusqu’où peut aller la contre-offensive?

Difficile à dire mais cette victoire symbolique a revigoré les Kurdes. La résolution du conseil de sécurité de l’Onu est très stricte en réclamant la «dissolution» de l’Etat islamique. La contre-offensive peut donc aller très loin. On peut s’attendre à plusieurs mois de combats avec des actions militaires importantes.

La reprise de Mossoul est la prochaine étape?

Mossoul est une grande ville. Ce sera très compliqué. On peut s’attendre d’abord à la reprise des villes qui entourent Mossoul, qui comptent entre 10 000 et 20 000 habitants. Cela dépend de plein de facteurs, notamment du sort des tribus sunnites à l’ouest du pays, qui auront un rôle clé dans la reprise des territoires laissés aux djihadistes.

Ces tribus sunnites étaient pourtant alliées avec l’Etat islamique. Comment expliquer ce retournement?

Ces forces tribales, les sahwa (milices du réveil), qui sont très puissantes, ont été armées par les Américains entre 2006 et 2011 pour combattre Al-Qaida. Elles se sont dans un premier temps alliées avec l’Etat islamique pour protéger les populations sunnites contre le gouvernement de Nouri al-Maliki qui les avait marginalisées. Avec la chute du premier ministre, elles ont lâché l’Etat islamique. On parle ici de 50 à 100.000 soldats qui habitent et contrôlent ces régions. Les djihadistes ne représentent que 10 à 20 000 hommes. Ce n’est pas grand-chose en comparaison.

Cette défaite sonne-t-elle le glas des djihadistes?

Je pense que les jours de l’Etat islamique sont comptés. A moins d’une alliance qui paraît aujourd’hui inespérée, je ne vois pas comment ils pourraient échapper à une offensive décisive dans les mois à venir.

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