«Si l’État Islamique continue de gagner des batailles, il supplantera Al-Qaida»

TERRORISME Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université de Toulouse et spécialiste des mouvements radicaux, analyse l’itinéraire de ces deux groupes islamistes rivaux…

Propos recueillis par Romain Lescurieux

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Photo fournie le 29 juin 2014 par le média jihadiste Al-Itisam montrant des personnes présentées comme des membres de l'Etat islamique (EI), photographiées dans la zone frontalière entre Irak et Syrie
Photo fournie le 29 juin 2014 par le média jihadiste Al-Itisam montrant des personnes présentées comme des membres de l'Etat islamique (EI), photographiées dans la zone frontalière entre Irak et Syrie — - Al-Itisam Media

L’Etat islamique prend de l’ampleur. Riche de deux milliards de dollars (soit 1,5 milliard d’euros) selon The International Business Times, fort d’une vingtaine de milliers de combattants, et contrôlant aussi bien des localités syriennes qu’irakienne, le groupe terroriste a désormais les moyens de ses ambitions.

Mais comment un groupe né en partie d’une fusion avec Al-Qaida s’en est détaché pour être désormais en passe de supplanter la célèbre organisation terroriste? 20 Minutes fait le point avec Mathieu Guidère, sur la trajectoire de ces groupes islamistes rivaux animés par la volonté d’être le leader du djihad.

A partir de quelle année et comment Al-Qaida et l’Etat Islamique se sont-ils rapprochés?

L’Etat islamique est en partie issu d’Al-Qaida en Mésopotamie, fondé en 2004 par Abou Moussab Al-Zarqawi. Ce dernier, qui est devenu une figure incontournable du djihad, est tué en 2006, lors d’un raid américain. Quelques mois plus tard, Al-Qaida en Mésopotamie, dirigé alors par Abou Hamza Al-Mouhajir, décide de fusionner avec une coalition de groupes djihadistes irakiens pour former l’Etat Islamique d’Irak.

A la tête de cette organisation, se trouve un irakien: Abou Bakr Al-Baghdadi. Celui-ci nomme Al-Mouhajir, ministre de la Guerre de l’Etat islamique en Irak. Dès lors, en se fondant dans cette structure, Al-Qaida en Mésopotamie disparaît. Et ses membres n’obéiront plus qu’à l’Etat Islamique d’Irak.

Comment leurs relations ont-elles évolué jusqu’à aujourd’hui? Notamment entre les deux leaders, Al-Baghdadi et Al-Zawahiri?

En 2013, après avoir prouvé sa puissance et son influence, notamment en Syrie, Abou Bakr Al-Baghdadi annonce la création de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) et demande fin 2013 au Front Al-Nosra, filiale d’Al-Qaida présente en Syrie de fusionner. Mais son, chef, Al-Joulani refuse et s’en remet à Al-Zawahiri qui déclare notamment qu’il ne reconnaît pas l’EIIL.

Vexé, Baghdadi lance une attaque contre la résistance syrienne qui fera 3.000 morts. Le lien est alors rompu entre les deux leaders. De son côté, l’autorité de l’Etat islamique se renforce davantage en Syrie et une offensive est lancée en Irak.

Projets, manière de faire… Qu’est ce qui les sépare?

D’une part, l’Etat Islamique a pour principal objectif d’instaurer un califat, c’est-à-dire un gouvernement temporel et spirituel sur l’ensemble du monde musulman. Ce qui n’est pas le cas d’Al-Qaida. Certes, Al-Baghdadi a déclaré avoir instauré un califat il y a quelques mois, mais il n’a pas été reconnu et personne ne lui a prêté allégeance.

D’autre part, la deuxième différence est sur la reconnaissance des chiites. Al-Qaida considère les chiites comme des musulmans. L’Etat Islamique les considère comme des hérétiques. Pour eux, les tuer est un combat légitime. Enfin sur la manière de faire, Al-Qaida considère qu’il faut attendre avant d’appliquer la charia. L’Etat Islamique veut l’appliquer immédiatement.

Est-ce que par exemple l’Etat Islamique a la volonté affichée de mener des attaques contre les pays occidentaux?

L’Etat Islamique n’a pas et n’a jamais réellement eu la volonté de frapper les pays occidentaux à la différence d’Al-Qaida qui a toujours été animé par cette volonté. Néanmoins, Al-Baghdadi a dit que si les Occidentaux l’attaquaient, il se défendrait. D’où la dangerosité de la situation actuelle. Car face à l’intervention américaine et à l’armement des Kurdes, l’Etat Islamique pourrait décider de s’aligner sur cette doctrine d’Al-Qaida.

A terme, l’Etat Islamique peut-il faire disparaître Al-Qaida?

Aujourd’hui, l’Etat Islamique est plus puissant sur le terrain en Irak et en Syrie, mais pas encore sur le djihad global. En fait, s’il continue de gagner des batailles, des localités et surtout s’il survit au bombardement actuel et à l’intervention en général, alors l’Etat Islamique sera une organisation plus puissante et supplantera Al-Qaida.