Economie: A qui profite l’embargo russe?

RUSSIE Avec l’embargo russe sur les produits agroalimentaires européens et américains, de nombreux pays aimeraient en profiter pour booster leurs exportations vers la Russie…

Anissa Boumediene

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Des étals de fruits et légumes à Sainte-Geneviève-des-Bois, le 14 juin 2013.
Des étals de fruits et légumes à Sainte-Geneviève-des-Bois, le 14 juin 2013. — AFP PHOTO / FRED DUFOUR

Elle menaçait de le faire et elle l’a fait. Le 7 août, la Russie a décrété un embargo d’un an sur les importations agroalimentaires en provenance de l’occident. En réponse aux sanctions occidentales à son encontre pour sa position ukrainienne, Moscou a annoncé une «interdiction totale» d’importation concernant le bœuf, le porc, la volaille, le poisson, le fromage, le lait, les légumes et les fruits en provenance de l’Union européenne, des États-Unis, de l’Australie, du Canada et de la Norvège. Soit un juteux marché d’environ 11 milliards d’euros par an que les concurrents internationaux vont s’empresser de truster.

Vers l’autosuffisance russe?

Faire revivre les producteurs et les fermiers russes, voilà «l’objectif principal de nos autorités en introduisant les sanctions», a indiqué le journal en ligne russe Vzgliad en réaction à l’annonce de l’embargo total sur les produits occidentaux. Et pour y parvenir, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev annonçait dès le 8 août le déblocage d’une aide de 50 milliards de roubles (environ un milliard d’euros) au secteur agricole russe, pourquoi pas en prélude à «la substitution aux importations dans tous les autres secteurs économiques», imagine-t-on déjà chez Vzgliad.

Parce qu’avant de redistribuer ses importations vers d’autres pays, «la Russie doit développer sa propre production», a estimé le politologue Pavel Sviatenkov sur les ondes de La Voix de la Russie. «En ce sens, les sanctions offrent une bonne opportunité aux producteurs russes. Importer tant de denrées de l’étranger est honteux. Cela torpille notre sécurité alimentaire», a-t-il ajouté.

Les BRICS se frottent les mains

Pas facile de cultiver du café, de la canne à sucre et des oranges dans la Toundra. Comme la Russie ne peut pas être à 100 % autosuffisante sur le plan agroalimentaire, elle compte rediriger ses importations sur d’autres pays, des alliés tant qu’à faire: «les pays du BRICS et nos voisins et partenaires de l’Union douanière», cible à raison Pavel Sviatenkov. A Moscou, on négocie déjà la substitution de la viande de bœuf et de porc, ainsi que des fruits et légumes européens et américains avec l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Chine et d’autres pays d’Asie.

Le Brésil, qui a exporté pour plus de 2 milliards d’euros de produits agroalimentaires vers la Russie en 2013, voit déjà dans l’annonce de cet embargo d’un an l’occasion unique de s’implanter davantage sur le marché russe et dynamiser sa balance commerciale.

Le risque de flambée des prix

Si la Russie a décrété une interdiction totale d’importer des produits agroalimentaires occidentaux en réponse aux mesures de rétorsion annoncées par l’Europe et les Etats-Unis, acheter tant de denrées depuis des pays si loin de son territoire devrait au final coûter bien plus cher à Moscou.

Selon le Financial Times, l’embargo fera «mal à la Russie», avec comme conséquence directe un risque pour les consommateurs russes de voir flamber les prix. Et les plus pauvres seraient les premiers impactés.

Alors qu’il vient de battre des records de popularité, Vladimir Poutine n’apprécierait sans doute pas d’être accusé sur ses terres de mener une politique internationale qui plombe le pouvoir d’achat de ses concitoyens les plus modestes.

Le Maroc et la Turquie dans les starting-blocks

Pour éviter cela, la Russie pourrait se constituer un nouveau supermarché à ciel ouvert plus près de ses frontières. Parmi les pistes envisageables, le Maroc et la Turquie, moins loin et donc moins chers que les concurrents d’Amérique latine.

Du côté du royaume, on est dans les starting-blocks depuis l’annonce de l’embargo. «C’est une décision qui arrive à point nommé pour le Maroc (…), une occasion unique pour le royaume d’intégrer le marché russe une fois pour toutes. Il nous faut en profiter pour exporter au maximum», s’est réjoui Hassan Sentissi El Idrissi, président de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX) dans un entretien accordé au quotidien marocain Les Inspirations ÉCO. L’association prépare son offensive et a déjà fait savoir qu’«une stratégie sera [it] prête» dès les prochains jours afin de saisir cette «opportunité historique». L’accent sera mis sur les produits agroalimentaires, de la pêche et des secteurs de niches comme le cuir.

La Turquie, elle, prendrait bien aussi sa part du gâteau. Le nouveau président Recep Tayyip Erdogan, qui a annoncé vouloir «faire entrer la Turquie dans le cercle des dix premières puissances mondiales», verrait dans l’annonce de cet embargo une aubaine pour booster ses exportations vers la Russie et parvenir ainsi à ses fins. Et tant pis pour les velléités européennes: la Turquie semble n’avoir que faire des accusations de la Grèce, touchée par l’embargo, qui accuse son voisin turc de «profiter» de la situation pour renforcer ses positions commerciales.