Pourquoi les Russes ont-ils prolongé l’asile d’Edward Snowden?

DÉCRYPTAGE Demandée en juillet,  la prolongation du permis de séjour de l'ancien consultant de l'Agence nationale de sécurité (NSA) américaine sur le sol russe n’est pas vraiment une surprise...

Bérénice Dubuc

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Edward Snowden le 16 mai 2014 à Hambourg
Edward Snowden le 16 mai 2014 à Hambourg — Axel Heimken Pool

Il peut rester. Après avoir obtenu le 1er août 2013 un asile provisoire d’un an en Russie, Edward Snowden a été autorisé par les autorités russes à rester trois années de plus sur leur territoire. L’ancien consultant de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine, qui est inculpé d’espionnage dans son pays après avoir révélé l’ampleur de la surveillance électronique opérée dans le monde entier par les États-Unis, «a obtenu le droit de résidence pour trois ans» en Russie, a indiqué son avocat jeudi à Moscou.

Cette prolongation n’est pas vraiment une surprise, Snowden ayant été menacé de mort en janvier sur un site Internet par des responsables américains dont l’identité n’a pas été révélée. Mi-juillet, Vladimir Volokh, chef d’un organe consultatif auprès du service des migrations russe (FMS) avait expliqué ne voir «aucun problème à prolonger l’asile temporaire» de l’Américain.

Un atout pour Poutine

«Les circonstances n’ont pas changé. La vie de Snowden est toujours en danger, le FMS a donc des motifs de prolonger son statut.» Son avocat a d’ailleurs assuré qu’il craignait toujours pour sa vie. Ce jeudi, il a promis que son client, qui vit dans le plus grand secret depuis son arrivée en Russie, donnerait une conférence de presse «dès que la plus petite occasion se présentera».

De plus, alors que les relations diplomatiques entre Moscou et Washington ne cessent de se tendre -conflit syrien, crise en Ukraine…- «la présence même d’Edward Snowden revêt une importance symbolique pour la Russie, a expliqué à l’AFP le politologue Alexeï Makarkine. Snowden est devenu un symbole de la lutte pour la liberté, c’est utile pour la Russie. Aujourd’hui, il est l’un des arguments forts qu’elle peut faire valoir auprès de la communauté internationale».

Ainsi, bien qu’il se défende d’être «lié aux autorités russes», affirmant ne pas bénéficier du «soutien du gouvernement russe» ou être «payé par eux», l’informaticien a par exemple permis à la mi-avril au président russe de marteler que, contrairement aux Etats-Unis, la Russie ne se permettrait pas de surveiller sa propre population.

Révélations

Lors de la traditionnelle séance de questions au chef de l’Etat russe, Edward Snowden avait demandé via un message vidéo: «Est-ce que la Russie enregistre, stocke ou analyse les communications de millions d’individus?». Vladimir Poutine avait alors promis que son pays n’utilisait pas les mêmes méthodes que les Etats-Unis: «Nos agents sont contrôlés par la loi. Il faut obtenir une autorisation de justice pour surveiller quelqu’un individuellement. Nous n’avons pas d’autorisation de faire des écoutes globales de la population et nos lois ne le permettraient pas.»

Un démenti officiel qui tombait bien, deux mois après les Jeux de Sotchi, où toutes les communications avaient été écoutées par le FSB, le service de sécurité russe, grâce au système de surveillance «Sorm», un «Prism sous stéroïdes», selon le Guardian, qui avait révélé son existence.

Par ailleurs, son exil forcé en Russie n’a pas empêché l’ex-conseiller de la NSA de continuer à intervenir dans les médias. Fin mai, le New York Times citait ainsi des documents secrets obtenus avec son aide, et faisant état de la collecte par l’agence américaine de sécurité d’énormes quantités de photos de personnes -obtenues via mails, textos, réseaux sociaux…- pour les utiliser dans ses programmes de reconnaissance faciale.

Il travaille également pour un site Internet russe, et a pris la parole lors de conférences, comme lors de la SXSW Interactive, où il a été interviewé en direct et via Skype par un membre de l’ACLU (American Civil Liberties Union). Activités qu’il ne devrait pas manquer de prolonger, d’autant que le nouveau régime octroyé par la Russie pour ces trois prochaines années lui permet désormais de voyager à l’étranger.