Otages: Comment les Européens, la France en tête, financent Al-Qaida

ENLEVEMENTS Une enquête fouillée du «New York Times» l’affirme...

Maud Pierron

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Le président Francois Hollande accueille quatre otages libérés de Syrie, dont Pierre Torrès (deuxième à droite), le 20 avril 2014 sur l'aéroport de Villacoublay, près de Paris
Le président Francois Hollande accueille quatre otages libérés de Syrie, dont Pierre Torrès (deuxième à droite), le 20 avril 2014 sur l'aéroport de Villacoublay, près de Paris — Thomas Samson AFP

«L’enlèvement d’Européens contre rançon est devenu un business mondial pour Al-Qaida, qui finance ainsi ses opérations à travers le monde», écrit le New York Times ce mercredi dans une longue enquête consacrée au mode opératoire des djihadistes en Afrique et qui s’appuie sur les témoignages d’ex-otages, négociateurs, diplomates et officiels des gouvernements. Par ailleurs, le journaliste a eu accès a des milliers de documents internes à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) saisis dans le Nord Mali l’an dernier.

D’après le journal, Al-Qaida et ses trois branches, Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), Al-Qaida dans la Péninsible arabique et les Shebabs, ont touché depuis 2008 au moins 125 millions de dollars, dont 66 pour la simple année dernière. Et si tous les pays européens nient payer des rançons, la France y compris, la plupart, en sous-main, accèdent aux demandes des djihadistes. La France en tête. Depuis 2008, Paris a payé (ou fait payer via des entreprises telles Areva) quelque 58,1 millions de dollars de rançons aux djihadistes. Suivent la Suisse (12,4 millions de dollars) et l’Espagne (10,1 millions de dollars). A noter, le Qatar et Oman ont payé pour 20,4 millions de dollars alors que ces deux pays, souvent, sont utilisés comme des intermédiaires par les Occidentaux, notamment pour les otages enlevés au Yemen. Et c’est un cercle vicieux car chaque transaction en appelle une autre.

Des otages ciblés selon leur nationalité

La rançon d’otage est donc devenue un business florissant pour les djihadistes, qui ont affiné leur processus au fil des années, et selon certains cadres cités par l’enquête, l’argent ainsi collecté représenterait la moitié du budget de l’organisation. «Pour le dire plus crument, l’Europe est devenue un assureur involontaire d’Al-Qaida», écrit le NYT qui rappelle qu’en la matière, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont pour doctrine de ne pas payer les rançons réclamées par les terroristes.

Une doctrine qui a eu plusieurs conséquences: des otages britanniques ou américains ont connu des sorts tragiques. Mais surtout, Al-Qaida ciblerait désormais ses otages selon leur nationalité et le fait que leur gouvernement paie ou non des rançons. Et feraient donc des ressortissants des pays qui paient des cibles plus évidentes. Sur les 53 otages passés aux mains d’Al-Qaida répertoriés ces cinq dernières années, un tiers étaient Français. On n’a compté officiellement que trois Américains. «Pour moi, c’est évident qu’Al-Qaïda cible par nationalité. Les otages sont un investissement et vous ne voulez investir que si vous être quasiment sûr d’être payé», explique au NYT Jean-Paul Rouiller, Directeur du centre genevois d’analyse du terrorisme.

Les otages sont donc un bien précieux dont les djihadistes prennent soin, explique le journal, après avoir parlé à plusieurs otages, citant notamment le cas d’un camion plein de médicaments appelé en plein désert pour soigner une otage française atteinte d’un cancer du sein.

Un otage valait «seulement» 200.000 dollars en 2003

De fait, désormais, l’enlèvement et la négociation d’otages sont bien maîtrisés. Le tournant a eu lieu en 2003 quand des djihadistes algériens (pré-Aqmi) enlèvent une série d’Européens dans le sud de l’Algérie. Ils négocient pour 5 millions de dollars leur libération, alors qu’au même moment, une branche se réclamant d’Al-Qaida en Irak enlève des Occidentaux pour les tuer. Grâce à cet argent, les djihadistes algériens recrutent et entraînent des nouvelles recrues qui organiseront des attaques. Une autre manière de mener le Djihad en tirant profit des otages, donc. Le cas algérien servira d’exemple au reste d’Al-Qaida qui reconnaîtra ensuite officiellement les Algériens comme une filiale, nommée Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

Et le «cours» de l’otage va flamber: en 2003 un otage «valait» 200.000 dollars, son prix tourne désormais autour des 10 millions de dollars. «L’enlèvement d’otages est un butin facile, je pourrais décrire comme un commerce rentable et un précieux trésor», écrit Nasser al-Wuhayshi, le chef d’Al-Qaida dans la péninsule arabique, cité par le NYT. «Pour minimiser les risques», les djihadistes sous-traitent l’enlèvement d’otages à des groupes armés, qui récupèrent 10 % du montant des rançons. Et plusieurs documents montrent également que même si ces enlèvements ont lieu en Afrique, la maison-mère d’Al-Qaida, au Pakistan, surveille et supervise de près les négociations.

Quatre otages Français retenus au Mali ont été libérés en octobre dernier après trois ans de captivité. Le gouvernement français a toujours nié avoir versé une rançon, mais des sources officieuses ont affirmé le contraire.