Réfugiés aux portes de l’Europe: «Le drame de Lampedusa n’a rien changé»

INTERVIEW Le responsable de la question des migrants d’Amnesty International revient sur le rapport accablant de l’ONG à l’égard des Etats européens…

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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Des migrants secourus par la marine italienne près de Lampedusa, le 16 février 2014.
Des migrants secourus par la marine italienne près de Lampedusa, le 16 février 2014. — - / ITALIAN NAVY / AFP

L’Union européenne se transforme en «forteresse». C’est le constat que fait Amnesty International dans un rapport sur la politique européenne à l’égard des migrants fuyant les zones de conflit publié ce mercredi. Evoquant le chiffre de 23.000 morts en quinze ans, l’ONG affirme que «les politiques de l’UE en matière d’immigration et ses pratiques de contrôle aux frontières empêchent des réfugiés d’accéder à la procédure d’asile en Europe, et mettent en danger la vie de toutes ces personnes, qui entreprennent des voyages de plus en plus dangereux». 20 Minutes fait le point avec Jean-François Dubost, responsable du Programme personnes déracinées au sein de l’antenne française d’Amnesty International.

En octobre, un naufrage près de Lampedusa coûtait la vie à près de 400 migrants. Quelles conséquences a eu cet événement sur la politique européenne?

Aucune. A la suite de ce naufrage, les Etats ont annoncé des mesures et demandé à la Commission européenne de mettre en place une task force. Mais au final, ils ont validé leurs orientations visant à contenir l’immigration irrégulière. L’Union européenne s’est enfermée dans une logique qui ne tient pas: il ne suffit pas de contrôler les frontières, il est impératif de secourir les personnes en détresse.

Dans le rapport, vous dénoncez les méthodes des Etats, qui peuvent parfois être violentes…

Les Etats ont déployé tout un arsenal. Ils construisent des barrières, comme celle de dix kilomètres en Grèce à la frontière avec la Turquie, ou des murs, comme en Bulgarie, sous prétexte de protéger les migrants. Ils se servent aussi de la vidéo et des satellites, qui leur permettent de détecter les mouvements sur terre et en mer. Et parfois, en effet, ils n’hésitent pas à se montrer violents. En Espagne, la Garde civile a tiré des projectiles en caoutchouc, des balles à blanc et des gaz lacrymogènes en direction de 250 migrants; 14 sont morts. En Grèce, les garde-côtes ont tiré à balles réelles sur une embarcation en mer Egée. Sans compter les violences policières aux frontières, où les migrants sont parfois privés de leurs documents personnels.

Or selon vous, plus l’Europe durcit sa politique, plus elle met en danger la vie des candidats à l’asile…

Il ne faut pas oublier que ces migrants sont la plupart du temps des gens qui fuient des faits extrêmement graves en Syrie, en Erythrée, en Somalie, en Afghanistan ou au Soudan. En 2013, 63 % des candidats à l’immigration venaient de pays en conflit. Si on refuse à ces personnes un accès à l’Union européenne, elles vont emprunter des voies plus dangereuses encore, notamment maritimes. Avec les risques d’exploitation, de traite des êtres humains que cela comporte. L’Europe ne peut plus les traiter de façon aveugle, sans distinction.

Quelles solutions propose Amnesty International?

Nous en avançons trois. Selon nous, il faudrait mieux organiser les opérations de sauvetage, qui sont à l’heure actuelle assurées uniquement par l’Italie. Tous les Etats-membres doivent s’emparer du sujet. Par ailleurs, nous incitons l’Europe à faciliter l’arrivée des migrants dans des pays en transit, en Libye ou en Egypte par exemple, où un visa pourrait leur être accordé en vue d’émigrer vers l’Europe. Enfin, les Etats européens doivent cesser de collaborer avec les Etats voisins qui violent les droits de l’homme. Ils ne peuvent plus se décharger de leurs obligations.