Proclamation d’un califat islamique: «C'est un coup de pub»

MONDE Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie, décrypte pour «20 Minutes» les conséquences de ce rétablissement du califat proclamé par les djihadistes de l'EIIL…

Romain Lescurieux

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Capture d'écran d'une vidéo publiée sur YouTube le 12 juin 2014 montrant des membres présumés de l'EIIL paradant dans une rue de Mossoul
Capture d'écran d'une vidéo publiée sur YouTube le 12 juin 2014 montrant des membres présumés de l'EIIL paradant dans une rue de Mossoul — - YouTube

Les djihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), engagés dans le combat en Syrie et en Irak, ont annoncé ce dimanche le rétablissement du califat, le régime politique islamique disparu il y a près d’un siècle.

Dans un enregistrement audio diffusé sur internet, l’EIIL, qui se fait désormais appeler «Etat islamique» pour supprimer toute référence géographique, a également désigné son chef Abou Bakr Al-Baghdadi comme «calife» et donc «chef des musulmans partout» dans le monde. Ce califat devrait être imposé sur les régions conquises par ce groupe en Syrie et en Irak, où il a réussi à s’emparer de larges pans de territoires.

Quelles peuvent être les conséquences de telles déclarations dans la région?

Rien ne va changer. C’est un effet d’annonce de la part d’Abou Bakr Al-Baghdadi qui a choisi les premiers jours du ramadan pour proclamer ce rétablissement. C’est purement symbolique. Il se déclare donc chef des musulmans partout dans le monde, mais encore faut-il être reconnu comme tel par l’ensemble du monde musulman. Il n’a pas la légitimité spirituelle car il ne tient pas les lieux saints (la Mecque et Médine). Ni politique, car il n’a pas conquis Damas et Bagdad. En fait, c’est un coup de pub au moment où l’armée irakienne se renforce grâce une aide russe et américaine. Il se dit sûrement: «J’ai tout le monde contre moi, donc je suis légitime». Mais il espère surtout mobiliser les groupes islamistes qui se battent pour le moment contre lui. Ce qui n’est pas gagné.

La mise en place d’un califat était l’un des buts ultimes de l’EIIL, quelles vont être les prochaines étapes?

Il n’y a plus de calife depuis 1924. Même Ben Laden après les attentats du 11 Septembre ne l’a pas fait alors qu’il était à un très haut niveau de légitimité. C’est donc audacieux de la part d’Abou Al-Baghdadi. Le califat est le but de tous les groupes salafistes. Mais dans le cas de l’EIIL, nous sommes davantage face à une utopie mobilisatrice. Il crée un état entre l’Irak et la Syrie, comme à l’âge d’or de l’Islam au 8e et 9e siècle et espère ainsi que ce symbole historique fera sens et renforcera ses troupes. Mais il peut aussi vite passer pour un usurpateur. Ça passe ou ça casse.

Le porte-parole de l’EIIL a appelé les groupes liés à Al-Qaïda et d’autres mouvements djihadistes à «soutenir cet Etat», est-ce possible que tous aillent dans le même sens?

En se proclamant calife, il appelle directement le Front Jahbat Al-Nosra -la branche d’Al-Qaïda en Syrie- à le rejoindre. Mais ce sont des frères ennemis. Certes, une fusion des deux groupes s’est produite il y a quelques jours dans la localité de Boukamal, l’une des principales villes entre la Syrie et l’Irak. Mais cela m’étonnerait que cela aille plus loin. Les chefs respectifs ne sont pas prêts pour se réconcilier. Après les troupes d’Al-Nosra peuvent rejoindre l’EIIL, car ils ont de l’argent, une certaine puissance en ce moment et peuvent donc attirer.