Dr Denis Mukwege: «Le viol est une arme de destruction massive»

INTERVIEW Ce médecin gynécologue qui répare les femmes détruites par des viols barbares en République démocratique du Congo, reçoit le Prix Sakharov ce mercredi au Parlement européen…

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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Le Dr Denis Mukwege en novembre 2013.
Le Dr Denis Mukwege en novembre 2013. — VILLARD/SIPA

Des femmes, quand ce ne sont pas des enfants, brisées, détruites, laissées pour mortes: les patientes du Dr Denis Mukwege sont les victimes d’un conflit qui les dépasse. Dans le Kivu, en République démocratique du Congo, les bandes armées s’affrontent violemment et terrorisent les populations locales pour s’assurer le contrôle des ressources minières.

Ce mercredi, le Dr Denis Mukwege qui a fondé l’hôpital de Panzi, le seul spécialisé dans la chirurgie gynécologique réparatrice, va être récompensé pour son combat par le Parlement européen qui lui a décerné son Prix Sakharov 2014.

20 Minutes l'avait rencontré en juin dernier à l'occasion d'’un sommet organisé ce  à Londres pour «agir contre la violence sexuelle», et de la publication de son livre aussi terrifiant que porteur d’espoir, Panzi (Ed.du Moment). Rencontre

Les viols dont vous soignez les dégâts n’ont rien à voir avec ce que l’on entend par viol en France. Comment expliquer ce déchaînement de violence sur le corps des femmes?

Ces viols sont commis dans un contexte de conflit et sont une arme de guerre qui n’a rien à voir avec les viols commis à Paris ou à New York. Il y a là une volonté délibérée de détruire la femme et la matrice de la vie. Nous voyons des lésions indescriptibles, qui sont dues à tout sauf à un rapport sexuel. Ce n’est absolument pas lié à la culture africaine: j’ai rencontré des femmes bosniaques et des médecins syriens qui m’ont rendu compte de viols équivalents. Le viol dans les conflits est une arme de destruction massive.

Les femmes osent-elles venir se faire soigner dans votre hôpital lorsqu’elles sont victimes de viols et racontent-elles ce qui leur est arrivé?

Celles que nous voyons sont une infime minorité car quand les viols se passent loin des regards, elles ont tendance à ne rien dire pour ne pas être exclues de la société. Malheureusement, quand elles se cachent, elles prennent le risque d’une grossesse, de contracter des infections ou d’être contaminées par le VIH. Et ce n’est qu’au moment où elles ne peuvent plus cacher qu’elles sont malades ou enceintes qu’elles racontent. Celles qui viennent à l’hôpital le plus spontanément sont les mères qui amènent leurs enfants, parfois des bébés, violées.

Pourquoi les coupables des viols ne sont-ils pas jugés?

Peu de gens comprennent que violer une femme est un crime, une déshumanisation. On soupçonne souvent la femme de mentir ou de l’avoir «bien cherché». Les enquêtes commencent donc toujours avec des préjugés. Ensuite, quand les femmes ne le disent pas tout de suite, il est très difficile pour les juristes de trouver des preuves tangibles permettant d’identifier les criminels.

Pourquoi le gouvernement de votre pays et la communauté internationale n’agissent pas?

Au Congo, j’ai été menacé par un ministre qui m’a dit que je faisais honte à mon pays en dénonçant les viols… Cette guerre profite à beaucoup de gens, il y a des réseaux qui se tissent autour de ces richesses, et dénoncer c’est prendre un risque. La communauté internationale a aussi une responsabilité, car détruire volontairement les femmes c’est détruire une humanité commune.

Dans votre région, vous évoquez aussi la responsabilité des multinationales qui exploitent les ressources naturelles du Kivu, dont le coltan, un minerai utilisé pour la fabrication des téléphones portables. Est-ce là le nerf de la guerre?

Les hommes qui veulent exploiter le coltan terrorisent les populations locales: ils les obligent soit à quitter leurs terres soit à rester et travailler pour eux. Mais ils sont alors à la merci de leurs bourreaux qui prélèvent en taxes ce qu’ils leur donnent en salaire. C’est une forme moderne d’esclavage basée sur la terreur. Ces minerais qui se retrouvent sur les marchés internationaux permettent aux exploitants de gagner beaucoup d’argent et d’acheter des armes pour équiper les combattants. Détruire les femmes, violer les enfants en présence de leurs parents, est aussi une très bonne manière de terroriser la population.

Que pouvons-nous faire en tant que citoyens français pour vous aider?

La chose la plus importante est de ne pas rester indifférent et de parler de ce qui se passe. Tous les drames du monde ont eu lieu car des gens disaient «ça ne me concerne pas». Si on ne fait rien, cela peut arriver demain chez nous. Il faut absolument briser l’indifférence.