Filières djihadistes: «Partir dans le tout sécuritaire serait une victoire pour le terrorisme»

TERRORISME Le spécialiste du terrorisme Alain Rodier décrypte la coopération entre les états membres de l’Union européenne en matière de surveillance des filières djihadistes…

Romain Lescurieux

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Les ministres belge Joelle Milquet et français Bernard Cazeneuve de l'Intérieur le 1e juin 20104 lors d'une conférence de presse place Beauvau à Paris
Les ministres belge Joelle Milquet et français Bernard Cazeneuve de l'Intérieur le 1e juin 20104 lors d'une conférence de presse place Beauvau à Paris — Thomas Samson AFP

«Les Etats membres doivent renforcer leur coopération et mieux utiliser le service d’information de Schengen, Europol et Interpol», a déclaré, le 2 juin 2014, Gilles de Kerchove, le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme. Il a notamment insisté sur la mise en place d’un système européen de données des passagers (PNR) pour les voyages en avion. Un projet qui est toutefois bloqué par le Parlement européen.

De leur côté, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, et ses homologues européens, dont la ministre de l’Intérieur belge, Joëlle Milquet, doivent se réunir à nouveau, ce jeudi 5 juin au Luxembourg. Le but: examiner le rapport de Gilles de Kerchove et notamment améliorer la circulation des informations entre les services de renseignements. Alain Rodier, spécialiste du terrorisme au Centre français de recherche sur le Renseignement analyse la situation pour 20 Minutes.

Qu’est ce qui va être fait ou renforcé au niveau européen pour lutter contre les filières djihadiste?

Concrètement, il n’y a rien et il n’y aura rien de nouveau à part davantage de réunions. Certes la classe politique annonce des mesures ou des renforcements dans la surveillance et la lutte, mais ils expliquent au public ce qui se fait déjà. La coopération entre les services de renseignement et les polices des pays membres n’est pas une affaire nouvelle et fonctionne de manière permanente depuis plusieurs années. Ils ont toujours travaillé ensemble quand la menace était commune en matière de criminalité et de terrorisme et ça fonctionne globalement bien.

Pourtant, les derniers événements semblent montrer des faiblesses?

Oui, mais le vrai problème est le manque d’harmonisation dans la législation entre les pays membres. Par exemple, les contenus sur Internet pouvant alimenter ces filières djihadistes sont supprimés au Royaume-Uni. En France, ce n’est pas le cas car cela touche à la liberté d’expression. Autre exemple, en Allemagne, au Royaume-Uni ou encore aux Pays-Bas, les autorités peuvent refuser le renouvellement ou confisquer les pièces d’identité à une personne qui représente une menace pour la sécurité. Enfin un autre problème majeur repose sur les conditions d’extradition de suspects qui diffèrent selon les pays. Mais arriver à une législation européenne commune en matière de lutte contre le terrorisme est très compliqué.

Donc pour vous, le renforcement de la coopération et de la surveillance n’est pas une solution?

La coopération est indispensable, mais il n’y aura jamais une sécurité à 100% et des individus arriveront toujours à passer entre les mailles du filet. Il ne faut pas qu’un ou des pays européens partent dans le tout sécuritaire, ce serait une victoire pour le terrorisme. En fait, nous sommes pris entre le marteau et l’enclume. Nous devons arriver à garder une balance entre un souci de sécurité et une garantie de liberté des citoyens. Ce qui est pour le moment très compliqué à mettre en place.