«Un otage n'a pas de valeur définie»

INTERVIEW Rencontre avec Alain Rodier, du Centre français de recherche sur le renseignement...

Propos recueillis par Céline Boff

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Photo non datée du sergent Bowe Bergdahl.
Photo non datée du sergent Bowe Bergdahl. — Uncredited/AP/SIPA

Après avoir été détenu pendant cinq ans par les talibans, le sergent américain Bowe Bergdahl a été libéré samedi. Il vient d'être transféré en Allemagne, dans un hôpital militaire américain. C’est là que le sergent doit «commencer un processus de ré-acclimatation», avant de retrouver son pays et ses proches.

Les Etats-Unis ont obtenu la libération de Bowe Bergdahl en échange du transfert de cinq prisonniers afghans de Guantanamo vers le Qatar, pays qui a servi d'intermédiaire. 20 Minutes fait le point avec Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).

Les Américains ont-ils déjà obtenu la libération de certains de leurs otages en échange de prisonniers?

A ma connaissance, non. Mais dans ce genre d’affaires, la discrétion prime

Les Etats-Unis affirment ne jamais négocier avec les preneurs d’otages. Qu’en est-il réellement?

C’est vrai dans la plupart des cas. Par rapport à la France qui paye quasi systématiquement, les Américains ne versent pas de rançons et privilégient souvent les interventions armées pour libérer leurs otages. C’est pourquoi les ressortissants américains sont rarement enlevés… En revanche, les terroristes essayent régulièrement de les assassiner.

Quid de la France?

Officiellement, elle ne verse pas de rançon. Mais quand un otage est le salarié d’une grande entreprise, rien n’empêche cette dernière de payer… C’est ce qui se passe généralement. Rappelons que depuis un an, les pays du G8 - dont la France fait partie - se sont engagés à refuser tout versement de rançons à des terroristes. 

Combien vaut un otage?

Il n’a pas de valeur définie. Je ne peux même pas vous donner un ordre de grandeur. Mais une chose est sûre: plus les médias parlent des otages, plus les prix montent.

Certaines nationalités sont-elles plus attractives que d’autres pour les terroristes? 

Tout dépend de qui pratique la prise d’otage… Un Israélien sera ainsi très coté par le Hezbollah ou par le Hamas, voire par Boko Haram. Et certains ressortissants sont plus rarement pris en otage. Ainsi, dans les années 1980, un Russe a été capturé au Liban. Les services soviétiques ont enlevé l’un des proches des preneurs d’otage, l’ont découpé en morceaux et les ont expédiés au Hezbollah dans plusieurs valises… Depuis, les ressortissants russes sont rarement concernés par les rapts.

Le soldat israélien Gilad Shalit avait été libéré en échange de 1.027 prisonniers palestiniens, contre «seulement» cinq prisonniers afghans pour le soldat américain…

Cela prouve qu’il n’y a pas de règle. Les négociations dépendent des parties en présence et de la situation du moment. Dans le cas du soldat américain, les talibans vont pouvoir se vanter d’avoir vaincus les Américains, a fortiori au moment même où les Etats-Unis se retirent d’Afghanistan.

Dans le même temps, cette issue permet à Barack Obama, qui souhaite fermer Guantanamo, d’avoir cinq prisonniers de moins dans ce centre de détention…

Les militaires sont-ils moins fréquemment pris en otage que les civils?

Oui, tout simplement parce qu’ils sont moins faciles à capturer. Un militaire a en théorie les moyens de se défendre par rapport à un civil envoyé en mission. Mais les rapts de militaires existent, comme le prouve celui du soldat Shalit enlevé en 2006 par le Hamas et libéré cinq ans plus tard. Au Pakistan, des militaires locaux sont régulièrement pris en otage par les talibans, mais ils sont généralement exécutés.

Que va-t-il se passer à présent pour le soldat Bowe Bergdahl?

Il va être débriefé par les services américains, tout en étant suivi sur le plan médical et psychologique. La reconstruction s’annonce difficile…

Le nombre de suicides dans les forces spéciales américaines n’a jamais été aussi élevé qu’à l’heure actuelle et de nombreux militaires présentent un syndrome de stress post-traumatique. Dans le cas de ce jeune homme, qui a passé cinq ans de captivité dans les montagnes afghanes, le traumatisme sera sans doute encore plus profond.