Européennes: «Le Royaume-Uni se dirige vers une sortie de l’Europe en 2017»

MONDE Jocelyn Evans, spécialiste de la vie politique britannique, analyse la percée de Ukip, le parti anti-européen, lors de l'élection de dimanche...

Romain Scotto

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Deux sympathisantes de Ukip, le partie anti-européen arrivé en tête aux élections européennes britanniques, le 23 mai 2014 à South Ockendon.
Deux sympathisantes de Ukip, le partie anti-européen arrivé en tête aux élections européennes britanniques, le 23 mai 2014 à South Ockendon. — Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

Avec Ukip, il serait un peu réducteur d’écrire que le Royaume-Uni a son pendant du FN. Comme son voisin français, le parti d’extrême droite anglais a pourtant réussi un coup de force lors de l’élection européenne de dimanche. En tête avec 29 % des voix, le parti de Nigel Farage est le premier à remporter un scrutin national depuis 1906 devant les conservateurs et les travaillistes. Jocelyn Evans, professeur de sciences politiques à l’Université de Leeds, spécialiste de l’extrême droite en Europe, décrypte les conséquences de ce résultat.

Comment le résultat est-il interprété au Royaume-Uni?

C’est d’abord un rejet de la politique du gouvernement mais aussi d’un consensus des partis modérés en Angleterre, les travaillistes et les conservateurs. Ce n’est pas l’arrivée d’un parti qui représente l’avenir du système politique en Grande-Bretagne. C’est un vote anti-immigration, islamophobe. Il y a aussi le rejet de l’Union européenne. Ce n’est même pas un parti eurosceptique, mais vraiment europhobe qui prône la suppression de l’UE, l’isolation du pays. De leur côté, travaillistes et conservateurs sont plutôt d’accord sur la question européenne. Il n’y a pas de débat là-dessus. Pour une partie de l’électorat, ils ignorent le problème.

L’impact est-il aussi grand en Angleterre qu’en France avec la percée du FN?

Il est même plus profond. L’essor de Ukip est plus rapide que le FN. En Angleterre, c’est plus frappant de voir un parti aussi jeune émerger si vite. Par contre, c’était attendu après les élections locales et les résultats de jeudi. Les sondages annonçaient une grande différence entre Ukip et les autres partis. 6 à 7 points [5 au final]. La vitesse de transformation de ce petit parti antisystème, même dans une élection européenne, est assez choquante.

Que peut-on attendre du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE en 2017 désormais?

Avant, on envisageait un résultat serré, plutôt favorable à un maintien du pays dans l’Europe. Après la victoire de Ukip, on peut s’attendre à ce que cette marge soit réduite. On se dirige vers une sortie de l’Europe lors de ce référendum.

Cette percée va-t-elle forcer les autres partis à se radicaliser vis-à-vis de l’Europe?

Chez les démocrates, non, il n’y aura pas de changement de position. Pour les travaillistes, je pense qu’il y aura une renaissance de l’idée qu’il faut remettre en cause l’Europe libérale économiquement. Depuis 20 ans, cette perspective idéologique n’existe plus chez les travaillistes. Pour les conservateurs, c’est clair, il y aura une forte poussée de l’aile réactionnaire du parti pour se mobiliser contre l’Europe.

Peut-on envisager l’entrée de Ukip à la chambre des Communes en mai 2015?

C’est sûr que le score de Ukip sera plus haut que prévu. 50 % des électeurs de ce parti ont assuré qu’ils revoteront pour lui aux législatives. Ça fait à peu près 14 % de l’électorat. Mais c’est un électorat qui se distribue partout en Angleterre. Au Sud-Ouest, à l’est, au Pays de Galles. Dans les zones rurales ou urbaines. Il n’y a pas de concentration de vote Ukip dans les circonscriptions législatives, ce qui rend difficile la possibilité de remporter des sièges. Ce parti n’a une chance que si le vote des autres partis se redistribue très également.

Pourquoi aucune alliance n’est possible avec le FN français?

D’abord, c’est une question stratégique. Nigel Farage ne veut pas s’allier avec un parti dans un groupe parlementaire. Il n’en a pas besoin. Deuxièmement, il sait que, pour les Anglais, l’image du FN est radicale, extrême. S’allier avec le FN n’est donc pas bon en termes d’image. La rhétorique de Jean-Marie Le Pen, avec le virus Ebola, a été reprise par les journaux anglais. Ce n’était pas très bien perçu.

A court terme, quel est le défi pour Ukip?

Ils doivent trouver des alliés pour constituer un groupe. Ce sera assez facile avec les Eurosceptiques, de droites pures qui ont bien réussi ces élections. Le problème pour Ukip est qu’il faut retenir tous les nouveaux militants sur une ligne idéologique forte. Nigel Farage a une position assez modérée dans son parti. Il est calme, mais il y a des militants radicaux. Des députés élus auront sûrement des positions plus dures. Le défi du parti est d’éviter les scandales, les phrases choquantes jusqu’aux législatives.