Torture: Amnesty International dénonce une réalité tenace

MONDE L’ONG révèle que 141 pays continuent de torturer…

Nicolas Beunaiche

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Un Syrien torturé par les forces de sécurité, sur une photo du 23 août 2012, à Alep.
Un Syrien torturé par les forces de sécurité, sur une photo du 23 août 2012, à Alep. — JAMES LAWLER DUGGAN / AFP

La torture, une pratique réservée aux dictatures? D’après une étude commandée par Amnesty International et menée dans 21 Etats -la plupart démocratiques-, 44% des sondés estiment qu’ils risqueraient d’être torturés s’ils étaient placés en garde à vue dans leur propre pays. Dans le détail, ils sont 80% au Brésil, 54% en Corée du Sud, 45% en Espagne, et tout de même 32% aux Etats-Unis et 30% en Allemagne.

A lire le rapport de l’ONG qui accompagne ce sondage et qui lance une campagne intitulée «Stop Torture», les personnes interrogées sont pourtant loin d’être devenus paranoïaques. «Trente ans après l’adoption d’une Convention par les Nations unies, explique Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International, 141 pays continuent de torturer», selon l’état des lieux établi sur les cinq dernières années. Sur la seule année 2014, 79 d’entre eux y ont recouru. Des chiffres inquiétants mais probablement en deçà de la réalité, précise l’ONG, compte tenu du secret qui entoure la pratique et de la difficulté à recueillir des témoignages.

«Lutte contre le terrorisme»

Dans les pays les moins démocratiques (Corée du Nord, Soudan…), elle sert à réprimer les opposants, à obtenir des aveux et/ou à terroriser. Dans ceux qui sont rongés par un conflit (Mali, République centrafricaine…), elle est un outil pour mater l’adversaire. Les motivations sont diverses mais la justification est partout la même, analyse Geneviève Garrigos: le maintien de la «sécurité nationale», aussi appelé «lutte contre le terrorisme».

Les pays occidentaux, bien que moins concernés par les actes de torture, figurent également dans le rapport. «C’est une tentation pour tous les Etats, même démocratiques, avance l’écrivain Laurent Gaudé, invité par Amnesty International à soutenir ses efforts. Dans l’Union européenne, relativise l'ONG, «la torture et les mauvais traitements sont relativement rares dans le contexte judiciaire de droit commun». «Mais quand ils se produisent, ils ne sont généralement que peu sévèrement punis, voire pas du tout», ajoute le rapport. A ce «déni» s’ajoute le silence des autorités face aux demandes des défenseurs des droits de l’homme sur la collaboration des Etats européens aux opérations antiterroristes menées par les Etats-Unis.

«Les Etats-Unis sont hypocrites»

Les Etats-Unis, justement, font aussi partie des Etats épinglés par Amnesty International. Dans la ligne de mire de l’ONG, outre les dérives de la lutte antiterroriste: l’isolement dans de petites cellules entre 22 et 24 heures par jour dont les prisons de haute sécurité et les centres disciplinaires se sont fait une spécialité. Des milliers de prisonniers sont ainsi privés de la lumière du jour ou de leur droit à la promenade, explique Amnesty International, «ce qui constitue un traitement cruel, inhumain ou dégradant». «Les Etats-Unis sont hypocrites, dénonce Robert King, un ancien Black Panthers détenu à l’isolement pendant vingt-neuf ans. Ils scrutent les défauts des autres, mais taisent leurs propres actes.»

En lançant sa campagne «Stop Torture», Amnesty International vise à inciter les Etats à questionner leurs pratiques. «Notre objectif, explique Geneviève Garrigos, est de contraindre les Etats à respecter leurs engagements en matière de torture.» L’ONG demande aux gouvernements d’instaurer des «mécanismes de protection» tels que des examens médicaux en bonne et due forme, le droit de pouvoir obtenir rapidement un avocat ou des enquêtes indépendantes et efficaces en cas d’allégations de torture. L’ONG espère obtenir le même succès que trente ans auparavant. En 1984, sa campagne sur la torture avait abouti à la Convention des Nations unies contre la torture.