Thaïlande: «Ce que nous vivons est un coup d’Etat judiciaire», estime une chercheuse

Propos recueillis par Manuel Pavard

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La première ministre thaïlandaise Yingluck Shinawatra, le 7 mai 2014, à Bangkok, après l'annonce de sa destitution par la Cour constitutionnelle.   
La première ministre thaïlandaise Yingluck Shinawatra, le 7 mai 2014, à Bangkok, après l'annonce de sa destitution par la Cour constitutionnelle.    — Sakchai Lalit/AP/SIPA

La première ministre thaïlandaise Yingluck Shinawatra, reconnue coupable d’abus de pouvoir, a été destituée par la Cour constitutionnelle, ce mercredi, et remplacée par le ministre du commerce. Soutenue par les Chemises rouges, ces paysans pauvres du nord partisans de son frère Thaksin (l’ancien premier ministre aujourd’hui en exil), elle était la cible des Chemises jaunes et des manifestants antigouvernementaux représentant les élites monarchistes de Bangkok et du sud. La chercheuse Kittinut Supsoontornkul, doctorante à la Sorbonne et avocate au barreau de Bangkok, analyse ce possible tournant après six mois de crise et de manifestations parfois violentes

Faut-il interpréter cette destitution comme une décision partiale de la justice?

Ce que nous vivons est un coup d'Etat judiciaire après le refus de l’armée d'intervenir. Toutes les décisions de la Cour constitutionnelle, instaurée en 2006 lors du précédent coup d'Etat et constituée de juges nommés par les militaires anti-Thaksin, suscitent de vifs débats car elles sont rarement fondées sur le droit. C’est plutôt un tribunal politique. A mon sens, il s'agit d'un excès de pouvoir couplé à une forte partialité. Les jugements sont toujours défavorables au clan Thaksin.

Est-ce une victoire pour les manifestants antigouvernementaux?

A première vue oui, et les Jaunes la revendiqueront comme telle. Mais rien n'est gagné pour personne: il s'agit davantage d'une porte de sortie à la crise et le fait d'avoir un premier ministre de transition ne change rien au rapport de force électoral. Disons que la destitution de Yingluck peut mettre fin temporairement aux protestations et donc dégager une fenêtre favorable à la tenue d'élections.

Y aura-t-il des élections?

Elles sont prévues en juillet. Yingluck essaiera certainement de s'en éloigner mais pas sûr que les Chemises rouges se satisfassent de son effacement. Du côté des Chemises jaunes, les leaders devraient cette fois accepter la confrontation démocratique, au moins dans un premier temps [les opposants du Parti démocrate souhaitent la création d’un Parlement nommé et non élu]. La victoire des Rouges ne fait presque aucun doute.

Quel est le bilan de Yingluck? Son frère Thaksin tirait-il vraiment les ficelles?

Il est globalement positif, surtout sur la première partie de son mandat. Elle a bien géré l’épisode des inondations de 2011 et engagé de nombreuses réformes sociales. Sa principale erreur - qui a mené à sa chute - est la loi d'amnistie de 2013, qui aurait inclus son frère, condamné en 2006 pour corruption après le coup d’Etat. Cela a mis le feu aux poudres et complètement paralysé la Thaïlande depuis presque un an. Elle a reculé sur ce projet de loi mais trop tard. Le mal était fait et ses adversaires ont sauté sur l’occasion. Pourtant, Yingluck sait ce qu’elle veut et si elle consultait son frère sur de nombreux dossiers, elle était loin d’être une marionnette.

Comment peut réagir l'armée?

L'armée a refusé d'agir jusqu'à maintenant. La situation a été beaucoup plus tendue que ce qu'elle est désormais. Il n'y a donc a priori rien à craindre de ce côté-là, du moins jusqu'aux résultats des élections...