Nigeria: La colère monte contre Boko Haram et l’inaction du gouvernement

Manuel Pavard

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Photo non datée d'Abubakar Shekau (centre), le leader du groupe islamiste nigérian Boko Haram.
Photo non datée d'Abubakar Shekau (centre), le leader du groupe islamiste nigérian Boko Haram. — HO / AFP

Huit adolescentes ont été kidnappées dimanche soir, dans un village du nord-est du Nigeria, par des membres présumées de Boko Haram, ont affirmé ce mardi des habitants. Lundi, le groupe islamiste armé avait revendiqué l’enlèvement de 276 lycéennes dans le dortoir de leur école, le 14 avril, à Chibok, dans le même Etat de Borno. Selon la police, 53 d’entre elles ont réussi à s’enfuir mais 223 sont toujours en captivité.

Dans une vidéo obtenue par l’AFP, le chef de la secte terroriste, Abubakar Shekau, menace de les traiter en «esclaves» et de les «marier» de force. «J’ai enlevé les filles, je vais les vendre sur le marché, au nom d’Allah, a-t-il déclaré. J’ai dit que l’éducation occidentale devait cesser. Les filles, vous devez quitter l’école et vous marier.» La porte-parole de la diplomatie américaine, Marie Harf, a indiqué que «beaucoup d’entre elles ont probablement été déplacées hors du pays, vers des pays voisins». Plusieurs sources ont également évoqué un possible transfert au Tchad et au Cameroun, où elles auraient été vendues pour 12 dollars chacune - des informations démenties par les autorités tchadiennes et camerounaises.

«L’opinion publique est très remontée»

Pour le chercheur Philippe Hugon, spécialiste de l’Afrique à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), «cette action d’une violence extrême, tournée contre l’éducation occidentale, témoigne d’une radicalisation de Boko Haram. Il y a déjà eu des prises d’otages mais jusqu’à présent, il s’en était pris essentiellement à l’armée, à la police, aux édifices publics ou aux églises chrétiennes.» Avec cet enlèvement, «la réaction des Nigérians a changé de nature.»

Alors que les attaques perpétrées par Boko Haram ont fait plus de 1500 morts depuis janvier, la population nigérianne va-t-elle se rebeller? Celle-ci est «très hétérogène, rappelle Philippe Hugon. Dans le nord, douze Etats ont instauré la charia. La population n’y est globalement pas favorable mais elle vit avec car l’extrémisme religieux est accepté par une partie des habitants.» Néanmoins, ajoute-t-il, le groupe islamiste est aujourd’hui «très impopulaire. Depuis l’enlèvement, l’opinion publique est très remontée contre Boko Haram et contre les autorités et le président Goodluck Jonathan.»

Les parents des lycéennes demandent «une assistance internationale»

Le sort des jeunes filles et l’inaction du gouvernement ont ainsi suscité une vague d’indignation mondiale. Des manifestations ont eu lieu à Abuja, à Lagos, mais aussi à Londres et New-York où la communauté nigériane est descendue dans la rue, tandis que le hashtag #BringBackOurGirls inonde les réseaux sociaux. Dans l’Etat de Borno, les parents des lycéennes ont manifesté jeudi dernier. Les insurgés de «Boko Haram ne sont pas des esprits ou des créatures extra-terrestres qui ne peuvent pas être suivies et maîtrisées, lance Enoch Mark, un parent. Le gouvernement doit retrouver nos filles ou demander une assistance internationale s'il n'y arrive pas. L'angoisse et le traumatisme deviennent trop lourds à porter pour nous.»

«Goodluck Jonathan a dû faire appel à des puissances extérieures (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Tchad, Cameroun…) malgré la tradition nigériane de souveraineté nationale», souligne Philippe Hugon. La situation est critique car «ni la violente répression exercée par l’armée ni l’exécution de son fondateur Mohammed Yusuf, en 2009, n’ont permis de démanteler Boko Haram, qui a même pris de l’ampleur».