Un livre pour faire sortir de l’ombre les «enfants fantômes»

MONDE Il y a au moins 230 millions d'enfants dépourvus d’état civil à travers le monde, selon les estimations de l'Unicef. Un livre se fait l'écho de ce qu'ils vivent chaque jour...

Bérénice Dubuc

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Une audience foraine au Niger, où des magistrats vont dans les villages enregistrer enfants et adultes à l'état civil.
Une audience foraine au Niger, où des magistrats vont dans les villages enregistrer enfants et adultes à l'état civil. — A. Grumberg / Futuring Press

Un acte de naissance. Un document officiel que nous considérons, en France, comme banal, mais qui manque cruellement à Moussa, Chailai, Chet et de nombreux autres enfants de par le monde. Dans Les enfants fantômes (éd. Albin Michel), Laurent Dejoie et Abdoulaye Harrissou, respectivement président et secrétaire général de l’association du notariat francophone, se font l’écho de ce que vivent chaque jour ces «enfants invisibles», comme les dénomme l’Unicef.

«Je suis le prototype même de l’enfant non enregistré, raconte Abdoulaye Harrissou. J’ai obtenu mon acte de naissance à l’âge de 6 ans.» Si lui a pu obtenir une existence légale, il sont au moins 230 millions d’«enfants fantômes» dépourvus d’état civil dans le monde, principalement en Afrique et en Asie. Un chiffre qui tient à l’histoire de certaines communautés (discrimination, appréhension à se faire enregistrer), à leur culture (selon certaines croyances, donner un nom à un enfant dès sa naissance porte malheur par exemple) mais aussi au manque de ressources (l’enregistrement est souvent payant), ou tout simplement au manque d’éducation des parents.

Pas d’identité, pas d’avenir

«Ils ne comprennent pas tous les enjeux d’enregistrer leur enfant jusqu’à ce qu’un problème survienne», reprend Abdoulaye Harrissou, racontant l’histoire de Balamine, Burkinabé de 64 ans qui en a fait la douloureuse expérience. Alors que son fils de 7 ans venait de décéder accidentellement lors d’un voyage en Côte d’Ivoire, il n’a pas pu récupérer son corps, car il n’avait pas son acte de naissance. Balamine a du rentrer au Burkina pour établir un jugement supplétif dans son village et enfin récupérer le corps de son fils, six jours  après son décès.

L’absence d’existence légale se traduit par une absence d’accès à l’éducation, à la santé, à la nationalité, à la citoyenneté… en un mot, d’accès à un avenir. Et «l’absence d’identité est également la voie ouverte à toutes les violences», souligne Michèle Barzach, présidente de l’Unicef France. Moussa, Chailai, Chet et les autres sont en effet plus facilement victimes de toutes sortes de trafics et d’abus (mariages précoces, enlèvement, prostitution, adoption sauvage, enrôlement…). Ainsi, au Niger, en novembre dernier, 92 personnes ont été retrouvées mortes dans le désert. Dont 52 enfants, qui ne voyageaient pas avec leurs parents, rappelle Salmey Bebert, responsable de la protection de l’enfance Unicef Niger.

Bénéfices pour les Etats

Pour lutter contre ce fléau, organisations internationales et ONG aident les Etats à développer leur état civil. Ainsi, au Niger, le taux d’enregistrement a doublé entre 2006 et 2012, grâce aux efforts de l’Unicef et d’ONG, qui ont mis en place des approches globales du problème: au niveau local, des actions pour faire prendre conscience de l’importance de l’enregistrement aux familles et aux communautés, et une aide  au niveau gouvernemental pour mettre à disposition ce service (unités mobiles, audiences foraines où des magistrats vont dans les villages enregistrer enfants et adultes, enregistrement par SMS…)

Et si les individus bénéficient indubitablement du développement de l’état civil dans leur pays, les Etats en tirent aussi des avantages, rappellent les auteurs: ils peuvent par exemple mieux évaluer et déployer leurs politiques publiques en matière d’éducation, de santé… En outre, un état civil permet aussi d’avoir un fichier fiable lors des élections, pour un coût financier minime -le programme au Niger a été financé par l’Union Européenne à hauteur de 3 millions d’euros. Un chiffre à mettre en parallèle avec les 100 millions d’euros dépensés par la coopération internationale lors des dernières élections en Côte d’Ivoire pour la mise en place d’un fichier électoral biométrique.