«Abdelaziz Bouteflika est indispensable au système, mais pas à l’Algérie»

INTERVIEW Malgré son absence de la campagne électorale, le président algérien, candidat à un quatrième mandat, apparaît comme indispensable comme l’explique Mohamed Sifaoui, auteur de «Histoire secrète de l’Algérie indépendante»…

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 3 avril 2014 à Alger lors d'une rencontre avec le secrétaire d'Etat américain John Kerry
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 3 avril 2014 à Alger lors d'une rencontre avec le secrétaire d'Etat américain John Kerry — Jacquelyn Martin Pool

Les Algériens se rendent aux urnes jeudi pour élire leur président. Le sortant, Abdelaziz Bouteflika, est l’indiscutable favori. Malgré son absence de la campagne électorale du fait de graves problèmes de santé, le président-candidat semble indispensable, du moins au système, comme l’explique à 20 Minutes Mohamed Sifaoui, journaliste et auteur de Histoire secrète de l’Algérie indépendante (éditions Nouveau Monde).

Pourquoi Abdelaziz Bouteflika, même malade et absent de la campagne électorale, est-il si indispensable?

Attention, Abdelaziz Bouteflika est indispensable au système, mais pas à l’Algérie ou aux Algériens. Aucun homme politique ne l’est. En politique, l’idée est habituellement d’élire un homme pour qu’il gère les affaires de l’Etat selon les règles et lois définies par la Constitution. Mais l’Algérie connaît un régime particulier. Le pouvoir réel est aujourd’hui constitué de quatre pôles: l’état-major de l’armée, les services de renseignements, la présidence et les affairistes.

Or, même si l’on arrive à la fin d’un cycle, le pouvoir ne compte pas donner une légitimité démocratique au régime. Les enjeux (captation de la rente pétrolière et sa répartition) sont énormes. Le pouvoir ne veut pas en perdre le contrôle, et Bouteflika est le garant d’un certain équilibre, qui préserve le système. Mais c’est une vision à court terme: Bouteflika est plus proche de la fin que du début de sa vie.

Justement, ce système pourra-t-il perdurer après sa disparition?

Le régime ne sera pas dans une impasse après sa mort. Le scénario de l’après-Bouteflika est déjà écrit, même s’il n’y a pas encore de consensus sur qui va incarner ce choix stratégique. Le système a mis en place un mécanisme pour assurer sa pérennité, en s’appuyant sur des personnalités de la génération suivante (qui ont aujourd’hui 50-60 ans), des enfants du système préparés pour cela.

Les personnes au pouvoir se sont mises d’accord pour continuer d’infantiliser la société et ne pas permettre de démocratisation du pays. Jeudi, il est sûr que Bouteflika sortira gagnant du scrutin, qui sera assorti de fraudes massives, comme les précédents.

Et la population est dupe?

Il y a des démocrates et une aspiration démocratique en Algérie, mais ils sont à la fois impuissants -ils n’ont pas de relais dans la société, en dehors des réseaux sociaux et de quelques journaux- et diabolisés par le pouvoir -une technique employée pour discréditer et marginaliser toute voix discordante, comme c’est le cas aujourd’hui pour Ali Benflis.

De plus, la société algérienne -qui est selon moi atteinte d’un véritable syndrome post-traumatique après la «décennie noire»- est aujourd’hui la cible d’une politique d’abrutissement menée par le pouvoir, qui distille matin midi et soir l’idée que Bouteflika est synonyme de stabilité, et que sans lui au pouvoir, il y a un risque de déstabilisation et de retomber dans un cycle de violences, peut-être plus meurtrières que le précédent. Et il n’existe pas -ou pas assez- d’associations, de médias libres pour contrer cette intoxication.

Ceux qui adhèrent à Bouteflika ne le font pas parce qu’ils sont séduits par son projet, convaincus par ses discours ou par ceux de ses émissaires. Mais simplement parce qu’ils préfèrent que la situation -toute imparfaite qu’elle soit- reste en l’état, plutôt que de risquer de voir le chaos s’installer.