Ukraine: «Vladimir Poutine sait qu'il a les coudées franches»

INTERVIEW Dominique Colas, professeur à Sciences Po, décrypte la personnalité et l’attitude de Vladimir Poutine dans le conflit ukrainien…

Nicolas Beunaiche

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Le président russe Vladimir Poutine, à la résidence de Novo-Ogaryovo, le 10 avril 2014.
Le président russe Vladimir Poutine, à la résidence de Novo-Ogaryovo, le 10 avril 2014. — Mikhail Klimentyev/AP/SIPA

Il est l’homme fort de la Russie, la figure qui cristallise l’opposition du camp occidental et attire les critiques des autorités ukrainiennes. La Russie, c’est Vladimir Poutine. Mais qui est le président russe et en quoi sa personnalité influe-t-elle sur l’évolution de la situation en Ukraine? 20 Minutes a demandé son éclairage à Dominique Colas, professeur à Sciences Po.

Que cherche Vladimir Poutine en Ukraine?

Si l’on suit ses propos, il voudrait revenir sur l’éclatement de l’URSS, qu’il considère comme une forme d’injustice. Il veut, en annexant la Crimée et une partie de l’Ukraine, reconstituer une partie de l’URSS d’avant 1991. C’est le sens de l’union économique avec le Belarus, le Kazakhstan et l’Arménie, à laquelle devait être associée l’Ukraine. Mais on peut aussi considérer que sa conquête relativement non violente de l’Ukraine a un autre objectif: le renforcement de sa position intérieure sur la base d’un nationalisme assez radical qui considère que la Russie a un droit d’intégrer des Russes vivant en dehors des frontières du pays.

Vladimir Poutine est-il belliqueux?

Il est très difficile d’anticiper ce qu’il pourrait advenir en Ukraine. Mais en Géorgie, Poutine a conduit une petite guerre, si je puis dire, et surtout, il a mené une guerre extrêmement violente en Tchétchénie. L’utilisation de la violence, ce n’est pas quelque chose qui lui fait peur. Il a été, du reste, baigné dans la culture politique du KGB. Il se situe dans une lignée d’acteurs qui ont déployé une violence extrême: ce sont les purges à l’époque de Lénine, puis à l’époque de Staline, la répression des dissidents et des opposants… Cette culture lui fait penser que quand on se fixe un but, il faut savoir mobiliser les moyens de l’obtenir. Et comme en face, il n’y a pas de réponse, en tout cas pas militaire, il ne se sent pas de bornes.

Peut-on parler d’un sentiment d’impunité?

Oui. Il y a d’ailleurs un petit incident qui a eu lieu lundi. Un avion de guerre russe s’est approché d’un bateau de la flotte américaine en mer Noire en ne respectant pas les conventions habituelles entre deux armées. C’était un signal envoyé par Poutine à Obama, qui pourtant n’est pas sur un pied de guerre et ne fera rien militairement, tout comme les Européens. Poutine sait qu’il a les coudées franches.

Quel regard porte-t-il sur ses «ennemis», notamment l’Europe?

Il réclame une forme de droit au commerce et aux échanges parce qu’il en a besoin. Mais il considère, sans doute à juste titre, que l’Union européenne est un nain politique, qu’elle est incapable de lui résister. Elle est aussi très fortement dépendante de la Russie en termes de besoins énergétiques. Poutine se voit davantage comme un égal d’Obama. Sur un plus long terme, il se peut aussi qu’il veuille renforcer la Russie par crainte que la Chine devienne un géant tel que la Russie soit obligée de répondre aux demandes chinoises.

A-t-il des principes ou est-il un caméléon?

Il est difficile de dire qu’il est un caméléon. Il l’a montré avec son petit jeu avec Medvedev: l’un est Premier ministre, l’autre fait deux mandats, puis ils échangent leur poste… Il a une logique de planification, d’anticipation, de travail coordonné avec des soutiens. Il est capable d’une certaine mobilité, le plus bel exemple en étant la proposition faite que la Syrie détruise ses gaz de combat pour éviter un bombardement de la Syrie. Cela montre un sens de l’opportunité, une habileté manœuvrière. Mais on ne peut pas parler de flexibilité non plus. Les Russes sont capables de changer de position, d’en inventer de nouvelles, mais les objectifs restent les mêmes: la défense du régime syrien, l’utilisation de l’Iran comme une menace et, au final, le renforcement de la puissance nationale de la Russie.