Algérie: L’étrange campagne d’Abdelaziz Bouteflika

ÉLECTION Le président algérien brigue un quatrième mandat en étant totalement absent de la campagne, ce qui ne devrait pas l’empêcher d’être réélu...

Bérénice Dubuc

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Le secrétaire d'Etat américain John Kerry (G) rend visite au président algérien Abdelaziz Bouteflika (D) à Alger, le 3 avril 2014.
Le secrétaire d'Etat américain John Kerry (G) rend visite au président algérien Abdelaziz Bouteflika (D) à Alger, le 3 avril 2014. — AFP PHOTO / HO / APS

Un candidat fantôme. Depuis le début de la campagne présidentielle algérienne, qui s’achève dimanche, le président Abdelaziz Bouteflika -au pouvoir depuis 1999 et en lice pour un quatrième mandat- est quasiment invisible: pas un meeting, pas un discours, et de rares sorties publiques, comme lors de sa visite au Conseil constitutionnel pour déposer sa candidature ou lorsqu’il reçoit en audience des personnalités étrangères…

Ce sont trois anciens Premiers ministres et quatre très proches du président qui battent la campagne par procuration, alors que le chef de l’Etat a seulement adressé une lettre aux Algériens expliquant sa candidature. Pour Luis Martinez, directeur de recherche au Ceri Sciences Po, c’est la preuve que cette élection est une mascarade: «La campagne peut se faire en l’absence du président-candidat car il est ici question de concentration du pouvoir dans un système plus que dans une personne. C’est la démonstration par l’absurde que le pouvoir en Algérie n’est pas détenu par le président mais par un groupe d’intérêt -l’armée, les proches du pouvoir…- qui n’a pas l’intention de partager ce pouvoir.»

Son absence, pas une nouveauté

Saad Khiari, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de l’Algérie, rappelle que «tout le monde sait que Bouteflika est malade, qu’il ne peut pas s’exprimer. On l’a encore vu la semaine dernière lorsqu’il a reçu le secrétaire d’Etat américain John Kerry: il a à peine prononcé deux mots.» L’absence physique du président n’est en effet par une nouveauté: il a été victime en 2013 d’un accident vasculaire cérébral qui l’a tenu éloigné de la vie politique algérienne pendant près de trois mois, et dont les séquelles l’handicapent toujours.

«A l’exception des médecins qui le suivent, on ne sait rien de la gravité de sa maladie, souligne Luis Martinez. Il n’est pas en mesure de se déplacer, de parler, mais, selon ses proches, il est capable de penser. C’est très bien, mais cela ne suffit pas pour un président.» Pourtant, Abdelaziz Bouteflika est toujours largement favori pour remporter le scrutin du 17 avril. «Tout est joué, selon Saad Khiari. Le FLN contrôle absolument tous les rouages de l’Etat, et la campagne est extrêmement déséquilibrée -l’équipe de Bouteflika a un important budget, monopolise la télé…»

«Une farce»

Luis Martinez abonde: «L’élection est complètement biaisée: il n’y a pas de libre concurrence entre les candidats, pas de transparence, beaucoup d’électeurs vont la boycotter en réponse à l’appel de plusieurs partis de l’opposition, et il va comme pour chaque scrutin y avoir beaucoup d’abstention -le vrai taux de participation lors des élections algériennes est entre 20 et 25 %.»

Et, selon Saad Khiari, même si Abdelaziz Bouteflika n’a plus assez de forces pour diriger le pays, «il peut gouverner même en restant chez lui, comme il le fait depuis près de 2 ans. Il peut compter sur un certain nombre de fidèles pour l’assister dans sa tâche.» «C’est une farce. Et les Algériens eux-mêmes sont conscients d’avoir touché le fond de la comédie, reprend Luis Martinez. Mais la crainte, désormais, c’est que la comédie ne devienne dramatique, et ne génère des violences.»