Bangladesh: Un an après la catastrophe du Rana Plaza, «rien n’a changé» dans les usines de textile

MONDE Des ouvrières bangladaises sont à Paris pour sensibiliser les consommateurs occidentaux aux conditions de production des vêtements…

Audrey Chauvet
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Le Rana Plaza, un immeuble de neuf étages, abritait cinq ateliers de confection travaillant pour des marques occidentales. Il avait été construit au mépris des règles et des fissures sur le bâtiment constatées la veille du drame n'avaient pas été prises en compte par les autorités.
Le Rana Plaza, un immeuble de neuf étages, abritait cinq ateliers de confection travaillant pour des marques occidentales. Il avait été construit au mépris des règles et des fissures sur le bâtiment constatées la veille du drame n'avaient pas été prises en compte par les autorités. — Munir Uz Zaman AFP

Made in Bangladesh: derrière cette simple mention sur une étiquette se cache une réalité complexe. Dans le pays à la main d’œuvre la moins chère du monde, la catastrophe du Rana Plaza est encore dans tous les esprits: le 24 avril 2013, cet immeuble de huit étages mêlant ateliers textiles et commerces s’effondrait, faisant 1.135 morts. Ce lundi, l’ONG Peuples solidaires organise un défilé de mode à Paris durant lequel de faux mannequins aux vêtements tachés de sang rappelleront aux consommateurs les dérives des multinationales du textile.

«Il n’y a pas d’issue de secours»

Au Bangladesh, un an après l’événement, les conditions de travail restent précaires. «Rien n’a changé dans les usines, témoigne Shila Begum, ouvrière bangladaise rescapée du drame. Les blessés n’ont pas eu de suivi médical et les victimes n’ont reçu aucune indemnisation.» Le fonds créé en décembre 2013 sous l’égide de l’Organisation internationale du travail (OIT) n’a pas encore débloqué l’argent destiné aux familles sinistrées. «Il faudrait aussi un hôpital pour les blessés qui ont besoin de soins réguliers et une école pour les enfants qui ont perdu leurs parents dans le drame», estime l’ouvrière.   

Quelques multinationales de l’habillement comme Camaïeu, Mango, Gap ou C&A se sont engagées à abonder le fonds d’indemnisation à hauteur de 7 millions de dollars. Alors que certaines d’entre elles avaient rejeté la responsabilité du drame sur les sous-traitants locaux, 150 marques occidentales, dont Auchan, Carrefour, H&M, Benetton ou Adidas, se sont regroupées dans l’«Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh» (accord sur la sécurité des bâtiments et la sécurité incendie au Bangladesh), qui a prévu d’inspecter 1.500 usines afin de les mettre aux normes. Pour Shila Begum, le plus urgent à faire est de revoir la structure des bâtiments: «Dans beaucoup d’usines, il n’y a pas d’issue de secours et les escaliers sont tellement étroits qu’ils ne permettent pas une évacuation rapide», témoigne la jeune ouvrière.

Un tee-shirt à 8,5 euros au lieu de 8 euros

Les inspections ont déjà entraîné la fermeture de quelques usines très dangereuses et le drame du Rana Plaza a permis à quelques 150 syndicats bangladais, encore vus d’un très mauvais œil par les patrons, de se constituer.  Les ouvriers ont obtenu une augmentation de 77% du salaire minimum, passé de 3.000 à 5.300 takas par mois (de 28 à 50 euros mensuels environ).  Les syndicats veulent aujourd’hui obtenir une centaine d’euros par mois, ce qui ne remettrait pas en cause la «compétitivité» du Bangladesh: «Une marque paye un article 53 centimes au Bangladesh, contre 1 euro au Vietnam et 1,5 euro en Chine, chiffre Safia Parvin, représentante du syndicat bangladais NGWF. Augmenter le salaire minimum ne rendra pas les produits plus chers», assure-t-elle. «L’impact sur le produit final serait minime, renchérit Vanessa Gautier, chargée de mission chez Peuples Solidaires. Un tee-shirt coûterait au consommateur occidental 8,5 euros au lieu de 8 euros.»

Un petit effort financier des consommateurs occidentaux qui pourrait changer la vie des quatre millions d’ouvriers du Bangladesh, dont 3,2 millions de femmes: «Ce sont seize millions de personnes au total qui dépendent de l’industrie textile, rappellent les syndicalistes bangladais. Il ne faut pas que les pays occidentaux arrêtent de travailler avec nous car cela provoquerait une catastrophe sociale. Mais il faut que les multinationales fassent pression sur les usines locales pour améliorer les conditions de travail.» En France, une proposition de loi destinée à imposer aux grandes entreprises un «devoir de vigilance» vis-à-vis de leurs filiales et sous-traitants à l’étranger «dans les cas de violation des droits humains ou de catastrophe environnementale» pourrait être votée dans les prochains mois.