Hrant Dink: «Le mot "arménien" était devenu une insulte en Turquie»

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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Notre journaliste avait rencontré Hrant Dink, il y a deux ans, dans les locaux d’Agos, à Istanbul. Nous retranscrivons son interview.

Combien d’Arméniens vivent en Turquie aujourd’hui?


On ne peut pas donner de chiffres précis. Approximativement, on évoque 60.000 personnes résidant à Istanbul, essentiellement. Mais dans le reste du pays, il y aurait de nombreux Arméniens islamisés en 1915, au moment du génocide, mais aussi après, pendant la période républicaine. Là encore, les chiffres varient. Aujourd'hui, ils seraient plusieurs millions. Mais je ne peux ni infirmer, ni confirmer ces estimations.

Comment les Arméniens de Turquie sont-ils perçus aujourd’hui par la population turque ?

De manière générale, notre quotidien n’est pas mauvais. Mais, par le passé, sous l’influence d’événements extérieurs comme l’ASALA (L'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie, un groupe terroriste marxiste-léniniste arménien, surtout actif entre 1975 et 1984, ndlr), la guerre du Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’affaire de Chypre, les médias ont distillé l’idée que nous étions des ennemis. Ces périodes ont été très dures pour nous. Le mot «arménien» était même devenu une insulte.

Tous les problèmes de la Turquie étaient attribués aux Arméniens : les Kurdes et le PKK, par exemple. Pour certains médias turcs, le chef du PKK Abdullah Ocalan n’était pas kurde mais arménien.

C’est pour faire face à cela que nous publions l’hebdomadaire «Agos» en turc et en arménien, depuis douze ans. Pour que l’opinion sache qui sont réellement les Arméniens. Avant la création d’«Agos», il y avait une attitude très négative des médias à notre égard. Petit à petit, leur position a évolué…

De leur côté, les Arméniens ont longtemps vécu avec une mentalité de minoritaires. Jusqu’à très récemment, nous restions repliés sur nous-mêmes, loin de la foule, avec des doutes quant à notre avenir. Mais ça aussi, nous avons réussi à le surmonter au cours de ces dix dernières années.

Que vous inspire le combat des Arméniens de la diaspora pour la reconnaissance du génocide par la Turquie ?

La reconnaissance du génocide ne signifie rien pour moi. Le monde ne va pas apprendre l’existence du génocide des Arméniens aujourd’hui. Il le sait déjà. À l’époque, les États-Unis, la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Autriche savaient que c’était un génocide et, aujourd’hui, ils n’utilisent cette question que comme une arme diplomatique contre la Turquie.

Mais moi, en tant qu’Arménien, je n’ai aucun doute sur mon histoire ni sur ce qu’il s’est passé : c’est un génocide. Je ne le dis pas en étant en diaspora mais en tant que citoyen turc. Je le dis non seulement en arménien mais aussi en turc. Si la Turquie reconnaît le génocide, qu’est ce que cela signifiera ? Que le génocide va devenir une réalité ? Ce qui s’est passé s’est passé et cette réalité, en tant qu’arménien, je la porte sur mes épaules jusqu’à la fin de ma vie.

Les seuls qui ne savent pas ce qu’il s’est passé, c’est la population de ce pays. Moi qui vis dans ce pays, je peux dire que la population turque ne sait pas ce qu’il s’est passé et ne défend que ce qu’on lui a appris. La seule obligation que l’on a aujourd’hui, c’est d’apprendre la réalité au peuple turc. C’est ça notre devoir. Et non pas que d’autres Etats fassent pression sur ce pays pour le forcer à édicter des lois. Ça, ce n’est pas une voie sérieuse. La voie sérieuse, c’est d’éveiller la conscience du peuple turc.

Vous privilégiez plutôt un travail de fond, à l’intérieur de la société turque ?

Je ne revendique pas que la Turquie reconnaisse le génocide, je ne mendie pas qu’elle le reconnaisse. Il y a une chose que je souhaite, c’est que le peuple turc examine son histoire, connaisse la réalité. Pour son avenir. Pour son avenir démocratique. S’il ne le fait pas, la Turquie ne deviendra jamais une démocratie. L’Etat et le peuple turcs ne vont évidemment pas dire soudainement « Nous reconnaissons ». Ce n’est pas comme cela que ça va se passer. Mais, au fil du temps, dans la population, la vérité va apparaître progressivement et nous verrons alors que la population turque commémorera le 24 avril à nos côtés et partagera notre douleur.

Vous êtes favorable à l’intégration de la Turquie à l’Union européenne parce que le travail de mémoire et la démocratisation de la Turquie en dépendent ?

Absolument. Non seulement je tiens à l’intégration mais je travaille pour cela. J’ai beaucoup de raisons de la souhaiter : je suis citoyen turc, je suis européen, je veux vivre avec les pays civilisés d’Europe, sans inquiétudes, sans problèmes, avec les libertés qu’offre l’Europe. Je veux pouvoir me développer, développer ma culture. C’est cela qui me préoccupe.

La Turquie actuelle a le souhait de rentrer dans l’Union européenne mais dans l’état actuel des choses, elle ne répond pas aux critères. Si on lui offre la possibilité d’intégrer l’Union européenne, le processus de démocratisation va s’accélérer. En revanche, si l’intégration est bloquée, la Turquie abandonnera cette voie pour une autre. Même si économiquement, démocratiquement et culturellement, elle n’est pas au niveau de l’Europe, elle a la volonté de l’être et c’est à cette volonté qu’il faut ouvrir une porte.