UE: Bruxelles veut comprendre pourquoi ses citoyens ne la comprennent pas

EUROPE La Commission européenne a invité 150 citoyens à Bruxelles pour échanger sur l’Europe et son avenir…

Céline Boff

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Des drapeaux devant le Parlement européen de Strasbourg, le 11 mars 2014
Des drapeaux devant le Parlement européen de Strasbourg, le 11 mars 2014 — Frederick Florin AFP

De notre envoyée spéciale à Bruxelles

Des Croates, des Français, des Allemands, des Suédois, des Néerlandais et même un Anglais. Ce jeudi, 150 citoyens des 28 pays de l’Union européenne se sont retrouvés à Bruxelles. Invités par la Commission européenne pour parler d’Europe… Et donc pour parler d’eux.

«Si vous n’aimez pas l’Europe actuelle, améliorez-la. Nous vous offrons cet espace de dialogue pour que vous nous présentiez vos idées», leur lance Ylva Tiveus, responsable de la communication à la Commission, avant d’ajouter: «Et les élections européennes seront bientôt là. C’est une formidable opportunité de faire entendre votre voix».

C’est bien ce que redoute un jeune Suédois: «J’ai peur que certains citoyens profitent de ces élections pour adresser un message à leur propre pays… Ce serait une grave erreur: nous devons construire notre futur commun, pas régler des comptes nationaux».

«Que la feta soit produite en Grèce ou en Allemagne m’importe peu»

Soyons clairs: les citoyens invités par la Commission ne sont pas tout à fait des quidams. Ils font partie d’une certaine élite -les débats sont en anglais- et s’intéressent à la question européenne. Ils ont d’ailleurs participé dans leur propre pays aux cinquante débats régionaux organisés par la Commission ces 18 derniers mois. Les eurosceptiques les qualifieraient de proeuropéens, mais s’ils aiment l’Europe, ils ne ménagent pas pour autant les critiques. Et elles sont nombreuses.

«Beaucoup d’Estoniens ne s’intéressent pas à l’Europe parce qu’ils la voient comme une grosse machine à fabriquer sans cesse de nouvelles règles. Et à nous les imposer, sans jamais nous donner la moindre explication», souffle Aleksandr, 29 ans, professeur de droit à Tallinn. «Je me sens moi-même un peu perdu face à toutes ces normes, parfois absurdes.»

Pour Jasper, un Néerlandais looké comme un hipster, «l’absurdité, ce sont les appellations d’origine protégées (AOP). Si Bruxelles voulait réellement défendre les consommateurs, elle protégerait les process, pas les territoires. Que la feta soit produite en Grèce ou en Allemagne m’importe peu, ce que je veux savoir, c’est si elle est bien réalisée à base de fromage de brebis et selon la recette ancestrale».

«Aucun de mes amis ne vous connaît… Vous trouvez cela normal?»

L’alimentation et l’agriculture sont des sujets qui reviennent souvent dans les débats. Les citoyens réclament surtout plus de transparence sur les OGM. «Ont-ils servi à nourrir le porc ou le poulet que j’achète? Je devrais le savoir!», s’agace un Irlandais. Derrière ces remarques, il y a toujours les mêmes reproches: l’Europe cherche à protéger les entreprises bien plus que les consommateurs.

Pour les citoyens présents, Bruxelles est d’ailleurs trop focalisée sur les aspects économiques et pas suffisamment sur les questions d’identité. «A l’école, nous devrions avoir des classes européennes, un espace où l’on nous apprendrait ce qu’est l’Europe et ce que signifie être un enfant européen», propose Céline, une trentenaire française. A ce sujet, une Croate tout juste majeure interpelle l’hôte du jour, le président José-Manuel Barroso: «Avant de venir ici, j’ai montré votre photo à mes amis et aucun d’entre eux ne vous connaît… Vous trouvez cela normal?».

«L’Europe, cette chance d’élargir mes horizons»

S’ils multiplient les reproches, ces citoyens croient tous au rêve européen. «Ce qui se passe en Ukraine nous prouve que la paix est fragile», insiste Anna-Lena, une Allemande de 32 ans. «Et puis, l’Europe, je la vois comme la chance d’élargir mes horizons. J’ai fait mes études en Irlande, j’ai travaillé en Belgique et je vis aujourd’hui en Allemagne, à 40 km de la frontière française. L’Europe m’offre des droits et c’est de mon devoir de chercher à la comprendre et à m’engager. Il est trop facile de s’en laver les mains.»

«Les débats d’aujourd’hui ne sont pas suffisamment cadrés et les commissaires et les eurodéputés monopolisent un peu trop la parole», analyse Didac, un Espagnol de 27 ans. «Mais peu importe: la Commission est en train de comprendre l’importance de se rapprocher des citoyens, de les écouter, de leur expliquer, de débattre… Et c’est le bon chemin.»

En tout cas, des liens se sont créés. A la mi-journée, des participants évoquaient déjà leur envie de créer des groupes sur Facebook ou sur Google. Pour garder le contact, continuer à échanger, ne pas perdre la parole… Et donc le pouvoir.