Crise en Ukraine: Des éléments qui évoquent la guerre froide, mais dont la logique est différente

DÉCRYPTAGE es événements du week-end en Crimée ont fait ressurgir les anciens antagonismes entre Est et Ouest, exhalant des relents de guerre froide...

Bérénice Dubuc

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Des hommes non-identifiés en uniforme et armés gardent l'entrée du bâtiment abritant le gouvernement de Crimée, à Simferopol le 2 mars 2014.
Des hommes non-identifiés en uniforme et armés gardent l'entrée du bâtiment abritant le gouvernement de Crimée, à Simferopol le 2 mars 2014. — AFP PHOTO/ GENYA SAVILOV

Bruits de bottes en Crimée, déclarations anti-américaines de députés russes, menaces des Occidentaux envers la Russie, appel à l’aide du gouvernement ukrainien, fébrilité au sein des chancelleries, etc… Les événements du week-end en Crimée ont fait ressurgir les anciens antagonismes entre Est et Ouest, exhalant des relents de guerre froide.

«Il y a effectivement des éléments dans les tensions actuelles qui évoquent la guerre froide, comme la confrontation Est/Ouest, entre les deux grandes puissances, les menaces croissantes, …», confirme Dominique Colas, professeur émérite à Sciences Po Paris. «Cependant, la logique qui les sous-tend est différente. Ce ne sont pas les mêmes enjeux: la Russie veut maintenir un statut impérial dans son pré carré, et c’est une propension beaucoup plus ancienne que la guerre froide.»

Une doctrine employée depuis longtemps

Le spécialiste de la Russie souligne ainsi qu’une comparaison de la situation que connaît aujourd’hui l’Ukraine avec l’intervention à Prague ou Budapest en 1956 est possible, mais que le motif d’intervention des Russes n’est pas le même aujourd’hui que celui des soviétiques à l’époque. «L’URSS invoquait alors la défense du socialisme. Cette fois, la Russie dit agir pour protéger les populations russophones jusqu'à la normalisation de la situation socio politique en Ukraine.» Une doctrine déjà employée depuis longtemps par la Russie, selon lui.

«Au début des années 1990, c’est ce qui s’était passé pour la Moldavie», rappelle-t-il. Indépendante depuis aout 1991 et regroupant notamment des roumanophones et des russophones, la petite république s’était vue amputée de la Transnistrie, après que les russophones ont manifesté leur volonté de faire sécession, appuyés par l’armée russe stationnée dans le pays. La région est devenue une république autonome soutenue par la Russie, mais non reconnue par la communauté internationale.

Faux prétexte

Et ce principe d’aller défendre, par la force s’il le faut, les citoyens russes ou apparentés partout où ils seront «en danger», a été intégré par Vladimir Poutine. «La même chose a eu lieu en 2008 en Géorgie, avec une opération de contrôle qui a mené à la reconnaissance par la Fédération de Russie de l'indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie», ajoute Dominique Colas. La Russie de Medvedev, dont Poutine est le Premier ministre, avait alors envoyé ses troupes pour protéger la population d'Ossétie du Sud contre les Géorgiens.

Un faux prétexte réutilisé aujourd’hui: pour l’heure, aucune menace n’a été proférée à l’encontre des russophones ukrainiens, si ce n’est la récente abrogation de la loi sur les langues régionales, qui octroyait au russe le statut de langue régionale dans les territoires où les russophones représentent plus de 10% de la population.

«Ce que l’on voit aujourd’hui en Crimée, comme auparavant, c’est plutôt une tentation hégémonique de la Russie envers ses anciens satellites soviétiques, teintée d’idéologie nationaliste. Et cela peut inquiéter les états baltes -Estonie, Lettonie, Lituanie-, qui connaissent quelques tensions avec la Russie, et où les discriminations envers les russophones sont plus tangibles qu’en Crimée.»